‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 115 sur 253 · LIVRE XXXIX · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIX

les infidèles, détestait leurs fêtes, leurs libations, cette pompe ou elle était condamnée, et ce bandeau que seule et dans le secret elle foulait à ses pieds pour couvrir sa tête et pleurer tendrement devant son Dieu. On convient communément qu'Assuérus, c'est Louis XIV, que l'altière Vasti, dont l'humble Israélite, occupe la place est Mme de Montespan; que l'impitoyable Aman, c'est Louvois, alors déjà dans une demi-disgrâce que le temps consomma, pour compléter la ressemblance, puisque le poison seul déroba ce ministre farouche au supplice du satrape amalécite. La dragonnade n'est-elle pas le massacre accompli d'Israël? La dispersion des protestants ne figure-t-elle pas la captivité des Hébreux? Et dans ces chœurs de vierges juives gémissant aux bords des fleuves de Babylone et détachant leurs harpes plaintives des rameaux des saules, échevelés comme elles, ne croirait-on pa^entendre de jeunes Françaises exilées sur les rives du Léman, de l'Elbe ou du Zuyderzée, et soupirant leurs infortunes, leurs espérances et les charmes de la patrie ? ^

0 mortelles alarmes !

Tout Israël périt, pleurez mes tristes yeux ! Il ne fut jamais sous les cieux Un plus juste sujet de larmes !

On égorge à la fois les enfants , les vieillards Et la sœur et le frère Et la fille et la mère, Le fils daus le bras de son père !

Que de corps entassés, que de membres épars ! Privés de sépulture !

Grand Dieu ! tes saints sont la pâture Des tigres et des léopards.

Des offenses d'autrui malheureuses victimes , Que nous servent hélas ces regrets superflus î ^os pères ont péché, nos pères ne sont plus, Et nous portons la peine de nos crimes !

0 rives du Jourdain ! 0 champs aimés des cieux ! Sacrés monts , fertiles vallées , Par cent miracles signalées !

Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées?

Quand verrai-je, ô Sion, relever tes remparts! Et de tes tours les magnifiques faites? Quand verrai-je de toutes parts Tes peuples en chantant accourir à tes fêtes?

Ton Dieu n'est plus irrité? — Réjouis-toi Sion et sors de la poussière ! Quitte les vêtements de la captivité Et reprends ta splendeur première !

Les chemins de Sion à la fin sont rouverts !

Rompez vos fers , Tribus captives; Troupes fugitives Repassez les monts et les mers, Rassemblez-vous des bouts de l'univers.

Le poëte a-t-il voulu , dans ces magnifiques vers, faire allusion aux protestants persécutés? Nous ne le pensons pas; les caractères bien connus de Racine, deMme de Maintenon, de Louis XIV, ne nous permettent pas même de le soupçonner; en effet, Racine aurait-il osé attaquer si ouvertement la politique et la religion de Louis XIV? sa politique, en attribuant même à Louvois la révocation de l'édit de Nantes, sa religion, en comparant les réformés au peuple de Dieu et les catholiques à des tigres et à des léopards? Nous n'hésitons pas à dire non; si dans ses vers immortels il fit le portrait des victimes et des bourreaux, il le fit à son insu. Quand tout tremblait devant le sultan de Versailles, le timide poëte aurait-il seul levé la tête, lui qu'un regard du maître tua?

Mme de Maintenon était trop égoïste et trop attachée aux grandeurs de ce monde pour se personnifier dans Esther et se déclarer ouvertement en faveur de ses frères qu'elle avait abandonnés; sa conduite, avant et après la révocation, fut celle de l'ambitieux; si elle eut des remords, elle les refoula silencieusement dans son cœur; si elle avait eu le courage de faire sur les planches d'un théâtre la leçon au roi, elle ne se serait pas arrêtée à mi-chemin, elle eût pleuré son apostasie, et préférant la couronne du ciel à celle de la terre, elle eût dit au roi: Je suis protestante, comme Polyeucte dit : Je suis chrétien.

Quant à Louis XIV, la pièce de Racine l'amusa; il n'y vit pas la moindre allusion aux événements de son règne;

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