LIVRE XXXIX
s'il eût soupçonné un complot entre la marquise et le poêle, il ne les eût pas épargnés. Il ne vit. donc, dans la tragédie d'Esther, que de beaux verset une page d'histoire ancienne; il continua à être ce qu'il était et ce qu'il fut jusqu'à la mort, le persécuteur de ses sujets dissidents.
Le corps de leurs frères pendus aux branches des arbres, leurs têtes sanglantes roulant sur l'échafaud, n'effrayèrent pas les protestants, qui continuèrent à assister aux assemblées du désert; Bâville ne comprenait rien à leur opiniâtreté, et il maudissait «ces bons évêques», comme il les appelait, et qui le contraignaient à des actes de sévérité. Avant de frapper de nouveau, il jugea prudent d'entamer des négociations avec les prédicants. Après de longs pourparlers, on finit par s'entendre; au mois' d'août 1687, le traité fut conclu entre Bâville et Vivens; celui-ci et 270 réformés, qui consentaient à le suivre, s'engagèrent à sortir du royaume; le traité fut mal exécuté, on leur manqua de parole, on les traqua, en route, comme des bêtes fauves, et ce ne fut qu'à travers mille périls qu'ils purent franchir les frontières de la France ; plusieurs périrent; Vivens trouva un asile en Hollande, où se préparaient de graves événements qui allaient porter un coup terrible à la monarchie française.
Le despotisme politique et religieux de Louis XIV avait soulevé contre lui les princes catholiques et les princes protestants; ils haïssaient en lui l'homme qui faisait tout ployer sous sa main de fer, et ne respectait ni les droits des tètes couronnées, ni ceux de la conscience; le plus irrité était le pape, qui ne hésita pas à s'allier avec le prince d'Orange contre le roi très-chrétien.
Guillaume était né en 1650 à La Haye; il était le fils posthume de Guillaume II, prince d'Orange et stathouder de Hollande, et deflenriette-Marie Stuart, fille de Charles Ier, roi d'Angleterre; jeune il connut l'infortune, et fut placé à la rude e* salutaire école de l'adversité. Il eut deux puissants ennemis, Cromwell, qui poursuivit en lui le petit-fils de l'homme qu'il avait fait décapiter, et Louis XIV, qui confisqua sa propriété.
Sous les dehors flegmatiques d'un Flamand, et l'austérité d'un calviniste, il cachait une âme ardente, une vaste ambition et des talents administratifs, politiques et militaires de premier ordre; il possédait au plus haut degré les deux qualités les plus indispensables à celui qui veut parvenir, la patience et le silence. En 1672, il fut nommé, après le meurtre des frères de Witt, stathouder des Provinces-Unies. Attaqué par Louis XIV, il inonda la Hollande et s'allia contre son puissant voisin avec l'Empire et l'Espagne ; à Senef 1614, il se trouva en présence du grand Condé, qui le repoussa plutôt qu'il ne le battit; en 1677, il épousa Marie, la fille du duc d'Yorck et nièce de Charles II, et par cette alliance il contribua à la paix de Nimègue (1678), qui assura à la Hollande son indépendance. Après la mort de Charles II, le duc d'Yorck, son beaupère, monta sur le trône sous le nom de Jacques II, il était le second fils de Charles Ier et de Henriette de France. Après la décapitation de son père, il se réfugia en Hollande, et servit sous Turenne; rentré en Angleterre, à la suite de la restauration des Stuarts, il se distingua contre les Hollandais, qu'il battit en 1665 et en 1672; Jacques II avait, étant duc d'Yorck, abjuré la foi protestante; cependant, malgré le bill qui excluait les papistes de la ^couronne, il succéda à son frère aîné, Charles II. Les Écossais, plus attachés que les Anglais à leur foi, s'insurgèrent à la voix du comte de Montmouth et du duc d'Argyle. Jacques II vainquit ces deux seigneurs et les fit décapiter. Sous son règne les catholiques obtinrent la liberté de conscience et du culte, et devinrent influents à sa cour. Le jésuite Peters, son confesseur, le poussa à des mesures impolitiques. Jacques II ne comprit pas les murmures de son peuple, et ne s'arrêta pas dans la voie fatale où ses impatients conseillers le poussaient. Il ne craignit pas de recevoir un nonce du pape, qui fit, au grand scandale des protestants, son entrée solennelle à Londres, comme aux jours où Henri VIII n'avait pas rompu avec le Saint-Siège. Bientôt après le pays fut envahi par une nuée de moines, qui s'y établirent et confirmèrent les Anglais dans l'idée qu'ils avaient que le but de leur souverain était la restauration du papisme. Comment en auraient-ils douté , en voyant le chancelier Jeflries, violeç.