LIVRE XXXIX
L'Europe assistait à cet imposant spectacle avec une grande anxiété. Les ennemis de Louis XIV (ils étaient nombreux) faisaient des vœux pour Guillaume. Jurieu, de sa voix prophétique, appelait la bénédiction de l'Eternel sur les soldats attachés à sa fortune; il attaquait Louis XIV. «Ce prince, disait-il, est plus despote que le sultan turc. La France, le plus beau pays de l'Europe, la plus noble partie du monde, se voit assujettie à une domination cruelle, tyrannique. Des peuples libres, et qui ont tiré leur nom de Français de leur ancienne liberté, sont aujourd'hui les plus assujettis de tous les peuples. Aujourd'hui toute liberté est perdue, jusqu'à celle de parler et de se plaindre; c'est pourquoi que j'élève ma voix aux pays étrangers dans l'espérance qu'elle reviendra de là, et réveillera mes compatriotes qui dorment à vos côtés, sous la pesanteur de leurs chaînes.»
Bossuet éleva aussi la voix; il suivait Jacques II dans son œuvre et attendait, sans le mettre en doute, la réussite de ses pieux projets. «La Grande-Bretagne, disait-il, va revenir à la doctrine des premiers siècles; Dieu travaille puissamment à son salut, elle lui a donné un roi incomparable en courage comme en piété , il écoutera les gémissements de ses saints.»
Quand les catholiques français et anglais apprirent qu'un coup de vent avait dispersé la flotte de Guillaume d'Orange, ils ne doutèrent pas que Dieu ne se fût prononcé contre lui; leur joie fut de courte durée, les vaisseaux dispersés se rallièrent et jetèrent (10 novembre 1688), sur les côtes d'Angleterre, vingt mille combattants. Quelques jours après leur descente à Torbay, une barque emportait pour toujours dans l'exil cette fatale race des Stuarts, dont la chute assura, dans le Royaume-Uni, le triomphe du protestantisme et de la liberté.
La part que les réfugiés protestants prirent à l'expédition fut grande, nous pouvons môme affirmer qu'elle assura son succès; ils firent passer dans le cœur des Hollandais l'ardeur qui était dans les leurs ; les protestants anglais, témoins de leurs souffrances, sentirent s'accroître leur haine contre leur souverain , qui se préparait à faire ce que Louis XIV avait accompli en France. Ils tendirent leurs mains à leurs auxiliaires, et de leurs efforts réunis,
résulta la chute d'un souverain qui , vainqueur, eût placé leur pays sous un régime de terreur et d'abaissement.
Schomberg déploya , dans cette campagne , son habileté accoutumée ; il fut envoyé en Irlande pour soumettre les Jacobites; il remporta sur eux une victoire (H juillet 1690), et de leurs drapeaux conquis il se fit un glorieux suaire; comme son maître, Turenne, il trouva la mort sur un champ de bataille; Dublin lui fit de splendides funérailles, et donna à ses restes une place dans l'église de Saint-Patrice.1