‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 119 sur 253 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

C'est dans ces jours de grande affliction, que le chrétien élève plus particulièrement ses regards vers le ciel, sentant que c'est de Dieu seul que procède la délivrance. Toute lueur qui lui apparaît, dans la nuit de son deuil, lui semble un phare dont il ne détache pas ses regards. Les temps dans lesquels les réformés vivaient, les invitaient à rechercher , dans les promesses que le Rédempteur fait à son Église persécutée, un remède à leurs maux; ils s'appliquaient donc tout ce que l'esprit saint dit de cette Église, qu'il compare «à une colombe qui se cache dans la fente des rochers;» et ils appliquaient, à l'église romaine, tout ce que Saint-Jean, dans son apocalypse, dit de la ville bâtie sur les sept collines. Ce qui les préoccupait surtout, c'était le nombre mystérieux de quarante-deux mois, pendant lesquels il serait donné aux gentils de fouler la sainte cité; lequel nombre correspondait aux douze cent soixante jours, durant lesquels les deux martyrs devaient prophétiser.1

Les gentils étaient naturellement, aux yeux des réformés, les catholiques romains; la difficulté, pour eux, était de déterminer le moment précis où ils avaient commencé à fouler les parvis du Seigneur, c'est-à-dire le protestantisme. Jurieu se décida à descendre dans les abîmes apocalyptiques; il en sortit avec la certitude de la prochaine délivrance du protestantisme; il fixa la mort de l'Église au mois d'octobre 1685, et annonça sa résurrection pour le mois d'avril 1689.

Son livre parut en 1686, et causa une surprise incroyable; ses ennemis s'en réjouirent comme d'une grande victoire. Le fier et valeureux athlète présentait un large flanc à la raillerie. Bossuet, Pélisson, Bayle et un grand nombre d'autres , fondirent sur lui et le ridiculi-

l. Eftp. Peyrat.

sèrent. Cependant , Y accomplissement des prophéties et la délivrance prochaine de l'Eglise (c'est ainsi que Jurieu avait intitulé son livre), trouva des partisans enthousiastes. L'auteur, d'ailleurs, paraissait si convaincu, sa science, son érudition, son zèle, son amour pour sa cause, ses luttes et ses combats journaliers, faisaient de lui un homme exceptionnel. De plus, enfin, les temps étaient si critiques! les réformés si persécutés! Rome si cruelle! On crut à l'esprit révélateur de Jurieu, et ses admirateurs lui firent frapper, en Hollande, une médaille avec cette inscription latine: Jurius prophela. Cette médaille, vraisemblablement iconique, le représente avec un large chapeau de quaker, les cheveux courts, une barbe effilée, un nezaquilin, une face maigre et allongée, une physionomie qui, bien que douce et calme , annonce la vive et rêveuse mobilité de son âme.1

Les partisans de Jurieu ne doutèrent pas qu'il n'eût trouvé la clef apocalyptique, quand simultanément ils virent Jacques II perdre sa couronne, et des faits étranges et mystérieux se produire au milieu des populations dauphinoises et cévenoles.

Ce n'est pas sans appréhensions que nous avons vu s'approcher le moment, où nous serions appelés à faire le récit de l'une des époques les plus dramatiques et les plus extraordinaires de l'histoire du protestantisme français; en effet, les événements changent tout à coup de nature; et l'ordre des choses , dans lequel nous nous sommes jusqu'ici trouvés, fait place à un ordre nouveau. — Si nous voulons y voir des miracles, notre siècle incrédule sourit de pitié et de dédain; mais si nous essayons de tout expliquer, nous sommes conduits forcément à croire l'impossible, et pour refuser d'être croyants, condamnés à être crédules.

Quoi qu'il en soit, les faits que nous allons raconter ne sont pas de ceux qu'il soit permis de révoquer en doute ; ils se sont passés en plein jour, et ont eu pour témoins des

Page 1