LIVRE XL
milliers de personnes : celles qui avaient intérêt à les publier, celles qui avaient intérêt à les cacher. Le bruit qu'ils ont fait a retenti dans toute l'Europe, et pendant
pour les contester. — «j'ai vu, dit le maréchal de Villars, des choses que je n'aurais jamais crues, si elles ne s'étaient passées sous mes yeux: une ville entière, dont toutes les femmes et les filles sans exception paraissaient possédées du diable ; elles tremblaient et prophétisaient publiquement dans les rues1.» David Flottard porte à plus de 8000 les personnes qui dans une seule province avaient des inspirations. Bâville, Fléchier, la faculté de médecine de Montpellier, le parlement de Grenoble, constatent le même fait; l'homme enfin qui trahit ses frères et vendit sa plume, Brueys, commence son Histoire du fanatisme par ces paroles notables : «Depuis le mois de juin de l'année mil six cent quatre-vingt-huit, jusqu'à la fin de février de l'année suivante, il s'éleva dans le Dauphiné, et ensuite dans le Vivarais, cinq à six cents religionnaires de l'un et de l'autre sexe, qui se vantaient d'être prophètes et inspirés du saint Esprit, qui disaient avoir la puissance de le communiquer aux autres, qui traînaient après eux la populace, et commençaient à former, en divers lieux, des assemblées très-nombreuses, qui ajoutaient foi à leurs rêveries.
«On aurait de la peine à croire ce que j'ai fait à dessein de raconter, si les choses que j'ai à dire ne s'étaient franchement passées à la vue de toute la France, et si les exécutions militaires, les prisons et les châtiments auxquels on fut obligé d'avoir recours, pour arrêter la contagion de ce mal, n'avaient fait assez d'éclat pour en informer l'Europe.
« Ainsi je n'ai pas cru qu'il fût nécessaire de charger cette histoire des arrêts, des ordonnances, des procèsverbaux et autres actes judiciaires, qui rendent authentiques les faits que j'y expose; ce sont des preuves que la postérité trouvera dans les archives où elles sont gardées, mais dont n'ont que faire ceux qui ont vu de leurs propres
qu'elle en était plei
seule voix ne s'est élevée
1. Vie du maréchal de Villars, t. Ier, p. 125. — Le maréchal, appelé à combattre les camisards, ne pouvait qu'attribuer au diable ce que les réformés attribuaient à Dieu.
yeux ce que je raconte, ou qui ont pour garants de la vérité la déposition de deux grandes provinces.» 1
Nos lecteurs sentiront, par tous ces témoignages, que nous allons entrer dans le domaine du merveilleux, sans sortir cependant de celui de l'histoire; quant aux explications à donner du passage des choses ordinaires aux extraordinaires, nous avouerons humblement sur plusieurs points notre insuffisance ; car si nous n'avons pas la faiblesse de tout croire, nous n'avons pas la prétention de tout expliquer.
Sur la montagne du Peyrat, près de Dieu-le-Fit, petite ville du département de la Drôme, renommée par ses fabriques de drap et de poterie, vivait un gentilhomme verrier, appelé Du Serre : c'était un vieil huguenot, que les persécutions avaient rendu plus zélé pour sa foi; après la retraite des pasteurs, il réunit quelques jeunes pâtres du Dauphiné , probablement les orphelins des combattants de Bourdeaux, et devint leur catéchiste pendant les longues soirées d'hiver. Il leur lisait et expliquait l'Écriture sainte, et leur montrait dans Rome cette prostituée de l'Apocalypse qui, enivrée du sang des saints, tient dans ses mains une coupe pleine des abominations de la terre. Les enfants l'écoutaient avec avidité et attendaient avec la plus vive impatience le jour où ils diraient avec l'armée des cieux : «Elle est tombée, elle est tombée, la grande Babylone!» Les entretiens du vieillard, lecteur enthousiaste du livre de Jurieu, jetèrent ces jeunes pâtres dans un état d'extase, pendant lequel leur nature était transformée. Le mont Peyrat eut dès ce jour son école de prophètes. Emerveillé
1. Brueys, Histoire du fanatisme de notre temps. — Nous avons consulté pour cette partie de nos récits : Louvreleuil , Le fanatisme renouvelé. — Court, Histoire des Camisards. — Lettres choisies de Fléchier. — Figuier, Histoire du merveilleux, t. II. — Dubois, Les prophètes cévenols — Bullet. de la société du prot. franc. — Moret , Quinze ans de règne de Louis XIV. — Théâtre sacré des Cévennes, édit. Bost. — Mémoires de Jean Cavalier. — Borel, Histoire de l'église réformée de Nîmes. — Mémoires de Villars. — Peyrat , Histoire des pasteurs du désert. — Corbière , Histoire de l'église réformée de Montpellier, etc.