LIVRE XXXVI
le tonsurer; dès lors, il attaqua avec virulence ses coreligionnaires; mais son esprit, naturellement léger, ne s'accommoda pas longtemps de sujets aussi sérieux que ceux qui se débattaient alors; il laissa la théologie pour le théâtre, et fit des pièces de comédie en compagnie de Paîaprat ; plus tard , il écrivit encore contre les protestants , mais de tous ses écrits polémiques, le seul qu'il n'ait pu réfuter, c'est sa réponse à Y Exposition de la foi catholique, son chef-d'œuvre et sa punition devant l'histoire.1
Bossuet obtint devant le monde un beau succès ; le plus grand capitaine du siècle, Turenne, qui depuis quelque temps songeait à plaire au roi , trouva dans le livre de Y Exposition une occasion, en apparence honorable, pour passer au catholicisme. Il abjura, et devint Tun des champions les plus zélés du projet de réunion. Son exemple, plus que la force de ses raisons ( son ignorance dans les matières religieuses était complète), entraîna plusieurs grandes familles protestantes , qui attendaient une occasion favorable pour se déclarer sans trop de honte. Leur grand convertisseur ne tut cependant ni Turenne, ni Bossuet , mais le roi , alors dans toute la splendeur de sa gloire. A l'occasion de ces conversions, nous dirons avec Sainte-Beuve, «que Dieu n'est jamais plus puissant sur les âmes des grands que quand il paraît masqué en roi.*» Ce fut le Dieu de la terre qui reçut l'abjuration des La Trémouille, des Lorges, des Duras et de bien d'autres.
Le 27 juillet 1675, Turenne fut frappé à mort par un boulet perdu , au moment où il allait engager un combat avec le célèbre Montécuculi, près de Sasbach. Vingt-cinq années auparavant , l'homme qui avait reçu le même jour que lui le bâton de maréchal de France, Gassion , terminait prématurément sa brillante carrière au siège de Lens. Il fut l'un dès plus grands hommes de guerre de son temps.
1. Le livre de Brueys est intitulé : Réponse au livre de M. de Condom, intitulé : Exposition de la doctrine catholique. — Il a eu plusieurs éditions ; celle dont nous nous sommes servi a été imprimé à Genève, M.DC.LXXXï.
1. Sainte-Beuve, Hist. de Port-Royal, 2e édit., 4e roi., p. 334,
Il eut de Lesdiguières l'intrépidité, le tact militaire et la bonne fortune; il n'en eut pas les vices. Il était hardi . entreprenant, et ce qui, chez un autre, eût été un coup de tête ou témérité, était chez lui l'effet des plus profonds calculs. Quand il fondait sur ses ennemis avec l'élan du faucon qui se jette sur sa proie, il connaissait les moindres recoins du terrain sur lequel il les poursuivait. La soudaineté de ses attaques, qui rappelait celle du trop célèbre baron Des Adrets , jetait la terreur au milieu de ses ennemis, et les tenait sur le qui-vive : son nom seul inspirait l'effroi.
La cour n'aimait pas Gassion , qui ne dissimulait pas ses sentiments et laissait tomber son mépris et son dédain sur la tourbe des courtisans, race famélique sans patriotisme, qui préfère ses petits intérêts aux grands intérêts du royaume. Le soldat huguenot blâmait les grosses pensions qu'on donnait à des baladins de cour et de théâtre ; Mazarin , lui-même , n'était pas à l'abri de ses mordantes attaques. Il avait raillé le capucin Joseph sur ses velléités guerrières; il raillait aussi le cardinal-ministre. La mort vint le soustraire à des attaques sous lesquelles il aurait probablement succombé; ses ennemis étaient depuis quelque temps à l'œuvre occupés à miner sa grande réputation militaire; ils avaient déjà insinué que Gassion aspirait à devenir le chef des huguenots , et à recommencer avec eux les guerres d'autrefois.
Gassion sut, comme Coligny et Andelot, mener une vie austère et pure au milieu de la licence des camps. Il mourut célibataire. A ceux qui l'engageaient à se marier, il répondait : « Je ne fais pas assez cas de la vie pour en faire part à quelqu'un.»
La vie du maréchal ne fut pas toujours irréprochable ; il se montra quelquefois cruel dans ses expéditions, notamment dans la répression d'une révolte en Normandie; mais il ne faut pas oublier qu'il était porteur d'ordres impitoyables, et qu'alors la guerre ne se faisait pas comme de nos jours. Au reproche d'avidité qui lui est adressé par quelques historiens , nous répondrons par un fait. A la suite d'une action d'éclat, Gustave-Adolphe lui donna une grande gratification ; Gassion la partagea sur-le-champ avec ses compagnons d'armes. Ce n'est pas là certaine-