LIVRE XXXVI
ment l'acte d'un esprit cupide; ses accusateurs sont plus dans le vrai quand ils l'accusent de présomption, mais il eût été bien difficile qu'il en fût autrement : officier de fortune, il avait gagné tous ses grades à la pointe de son épée; chacun des échelons de sa grandeur était un succès; entouré de médiocrités ambitieuses, il dut paraître vain et plein de lui-même quand , sans ménagements , il laissait tomber son dédain sur elles.
Comme tous les grands hommes, il aimait ce qui était grand, c'est ce qui explique son admiration pour Richelieu; et quand Le Vassor l'accuse de s'être attaché au cardinal par envie de s'avancer, cet historien n'a pas assez compris le courant irrésistible qui s'établit entre les hommes de génie; mais le dévouement de Gassion pour Richelieu n'alla pas jusqu'à lui faire le sacrifice de sa conscience et de son honneur. Le guerrier huguenot n'était ni un Loignac1, ni un Vitri2. Il répondit au cardinal, qui lui proposait en 1641 de lui servir d'espion auprès du comte de Soissons, alors entré à Sédan : «Comptez Monseigneur sur ma vie et sur ma mort quand il faudra vous servir, mais donnez-m'en l'occasion sans intrigue et sans ambition ; je vous rendrai bon compte de vos ennemis, mais je veux leur faire une guerre ouverte.» Cette réponse, digne pendant de celle que le brave Crillon fit à Henri III, qui lui proposait d'assassiner Henri de Guise, révèle dans le maréchal une âme noble et vraiment française.
Gassion avait un esprit sérieux: dans le tumulte des camps il n'oublia pas les impressions religieuses de sa jeunesse ; il lisait assidûment sa Bible, qu'on trouva après sa mort , chargée de notes marginales. C'est ce qui explique ces paroles que nous trouvons dans les mémoires de Monglat, qui, en parlant de lui, dit: «Il n'avait aucun vice, car il était fort sobre, et ne se souciait point des femmes.»3