LIVRE XL
de son œuvre, le Samuel dauphinois ne voulut pas que ses élèves demeurassent inactifs. Avant de se séparer d'eux, il les réunit sur le sommet de sa montagne, et de là, leur montrant les contrées où gémissaient leurs frères, il leur dit : «Ce n'est point pour vous, sachez le bien, que le don de prophétie vous a été donné; c'est pour l'utilité commune. — Allez donc, ajouta-t-il, en leur montrant de la main le Dauphiné et le Languedoc étendus sous ses pieds, allez édifier les églises de ces provinces, allez ramener les brebis perdues de la maison d'Israël. Voyez ces temples où vous vous êtes si souvent assemblés pour chanter les louanges de Dieu; ils sont détruits; jetez les yeux sur ces chaires d'où on vous annonçait la vérité chrétienne, elles sont abattues; portez vos regards sur ces tables où le pain et le vin eucharistiques étaient distribués , elles sont renversées ; remarquez ces personnes si pressées dans leur fuite, ce sont vos pasteurs que l'on a contraints de force à vous abandonner; considérez ces foules à qui l'on prêche, ce sont vos frères que l'on séduit. Oui, le mystère d'iniquité se met en train; la bête a reçu le pouvoir de faire la guerre aux saints et de les vaincre; la mère des paillardises et des abominations, Babylone, a enivré les habitants de la terre du vin de sa prostitution. Mais traitez, ô prophètes du Seigneur, traitez Babylone comme elle vous a traité elle-même; rendez-lui au double toutes ses œuvres. Dans la même coupe où elle vous aura forcé de boire, faites-la boire deux fois autant; rendez-lui au double ses tourments et ses douleurs, car il est écrit : ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je suis venu apporter non la paix, mais l'épée. Les propres domestiques des hommes seront ses ennemis ; le frère livrera son frère à la mort; le père son enfant; des enfants s'élèveront contre leur père et le feront mettre à mort.»
Le vieillard éleva les mains au ciel, puis les posa sur leur tête et leur dit : «La paix soit avec vous; comme le père m'a envoyé , je vous envoie aussi de même — allez ! » 1
Les jeunes pâtres, au nombre de trente, reçurent du vieillard le baiser de paix, laissant leur houlette de berger
1. Histoire des prophètes des Cévennes, par l'abbé Valette, p. 46-50. (Manuscrit de la bibliothèque de Nîmes. >
pour le bâton de prophète ; ils se répandirent dans le Dauphiné et le Languedoc, où ils prêchèrent avec une étonnante hardiesse. Ils menaçaient les nouveaux convertis de la damnation éternelle , s'ils ne demandaient pas à Dieu de les relever de leur chute ; ils rassuraient les faibles et encourageaient les forts. À leur voix les populations protestantes se levèrent comme un seul homme et suivirent dans les lieux solitaires ces nouveaux Jean -Baptiste entourés d'une auréole miraculeuse. — «La délivrance, disaient-elles, approche,» et elles étaient confirmées dans leur attente , tantôt par d'ineffables mélodies qui descendaient des cieux sur les ruines de leurs temples, tantôt par des étoiles mystérieuses, qui pendant la nuit marchaient devant elles comme celle de Bethléem devant les mages.1 Les jeunes pâtres étaient pleins d'ardeur; dédaigneux de la mort, ils soupiraient après le martyre. Maîtres, après avoir été disciples , ils formaient à leur tour des disciples, et leur communiquaient les mêmes dons qu'ils avaient reçus du vieux Du Serre. — «La secte des inspirés, dit Brueys, devint bientôt nombreuse; les vallées en fourmillèrent et les montagnes en furent couvertes. Il y eut une infinité de petits prophètes ; il y en avait des milliers. » 3
Brueys et Fléchier n'ont vu dans Du Serre qu'un imposteur qui , après avoir soumis ses élèves à un jeûne forcé , avait voulu leur faire croire qu'ils étaient prophètes, afin de les lancer au milieu des populations protestantes pour réveiller leur fanatisme. — «L'auteur de cette combinaison infernale , dit d'après Brueys un historien moderne , était un zélé huguenot nommé Du Serre, qui était verrier de profession. Cet homme avait rassemblé, dans sa maison, de pauvres petits enfants du peuple des deux sexes , et commencé par leur enseigner que le jeûne était agréable à Dieu et qu'il fallait se priver de nourriture. Il les avait accoutumés ainsi à de sévères et fréquentes abstinences, qui quelquefois duraient jusqu'à trois jours. Pendant ces jeûnes , quand les enfants avaient le cerveau
1. Brueys, Histoire du fanatisme de notre temps, t. Ier, p. 6.