‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 122 sur 253 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

vide et égaré par la faim , quand ils touchaient presqu'au délire, Du Serre leur lisait et leur relisait sans cesse les psaumes les plus lugubres et les plus dramatiques écrits des prophètes. Il y mêlait des déclamations violentes contre Rome, contre les persécuteurs des réformés, contre l'Église catholique , et entremêlait avec un soin perfide ces imprécations contre les papes de la lecture effrayante de l'Apocalypse, le plus sombre, le plus sublime, le plus terrible ouvrage de la littérature sacrée. On comprend facilement l'effet d'une pareille lecture sur des enfants de la campagne incultes et crédules , dont les esprits étaient déjà troublés par le jeûne. Pour frapper davantage encore les imaginations, Du Serre leur apprit en même temps à tomber à la renverse, à fermer les yeux, à enfler leur estomac , à répéter ses leçons au milieu d'une respiration entrecoupée, sifflante, râlante. Bientôt ils parlèrent avec tous les caractères de l'extase et de l'épilepsie. Comme les pythies de l'antiquité , comme les convulsionnaires de Saint-Médard , au moment de prononcer les paroles sacrées , les petits illuminés se roulaient par terre , leurs yeux devenaient hagards et s'agrandissaient, une écume blanche couvrait leurs lèvres desséchées, leurs membres se tordaient au milieu d'horribles convulsions, et dans le paroxysme de l'extase leurs muscles gardaient la raideur du fer et l'insensibilité de la mort. Lorsque Du Serre les vit arrivés à cet état, il poussa jusqu'au bout le mensonge, il souffla sur le front de ses adeptes, disant qu'il leur communiquait le don de prophétie, et annonçant qu'ils pouvaient le transmettre aux fidèles. Alors ces enfants se répandirent dans les campagnes, i*1

Nous sommes étonné qu'un historien aussi grave que celui que nous venons de citer ait pu accueillir la fable de Brueys et ne voir dans le gentilhomme verrier qu'un misérable jongleur; si cela était, comment expliquer que le même phénomène qui se manifesta sur la montagne du Peyrat se soit au même moment produit dans le Haut- et le Bas- Languedoc , sur une étendue de terrain de cent cinquante lieues, et que ce soit Du Serre qui ait fait surgir cette

1. Moret, Quinze ans du règne de Louis XIV (1700-1715), t. Ier, p. 297-298.

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foule de prophètes, qui de leurs paroles brûlantes étonnaient les catholiques et relevaient le courage des protestants? — Si les jeunes pâtres n'eussent été que des prophètes automates , auraient-ils pu soutenir jusqu'au bout leur rôle; ne se serait-il pas trouvé au milieu d'eux quelqu'un pour dévoiler les ruses du gentilhomme verrier. Auraient-ils pu, enfin, comme ils le firent, communiquer l'esprit. — Le récit de Brueys se trouve donc contredit par le caractère bien connu de Du Serre et par les événements qui se produisirent au moment où, à la voix du Samuel dauphinois, ses petits pâtres descendirent de sa montagne.

Dans la province de Castres, une petite fille de La Capelle, âgée de treize ans, de peu d'esprit et d'une grande simplicité, gardant un jour son bétail avec quelques-unes de ses compagnes, crut voir une grande cloche; elle leur demanda si elles ne la voyaient pas aussi, elles répondirent que non; à l'instant la cloche disparut à ses yeux. Bientôt après elle crut apercevoir un ange semblable à un enfant de sa taille, qui, sortant d'un buisson, lui dit : «Je viens de la part de Dieu pour t'ordonner de ne plus aller à la messe, d 1

L'enfant rapporta ce qu'elle avait vu. Les réformés se groupèrent autour d'elle, écoutant avec un pieux enthousiasme tout ce qu'elle leur racontait de sa merveilleuse vision. Les prêtres la firent arrêter et jeter dans une prison de Castres , d'où elle fut transférée dans un couvent de Sommières , où elle demeura enfermée pendant six mois. Barbeyrac, le subdélégué de la province, fit publier à son de trompe que la bergère s'était rétractée et que l'ange, au lieu de lui recommander de ne pas aller à la messe, lui avait ordonné de la fréquenter avec assiduité.

Les réformés ne crurent pas à la rétractation de la bergère et furent confirmés dans leur foi à sa vision par Corbière, qui prétendait aussi avoir vu des anges. — Ce prédicant, qui parlait avec une sombre énergie, exerçait un

t. Mémoires de Fléchier sur les visions de la fille du diocèse de Castres. — Dubois, Les Prophètps cévenols (Strasbourg, 1861).

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