LIVRE XL
grand ascendant sur les esprits; il entraînait partout avec lui des foules avides de l'entendre. A force de dire et de répéter que Dieu l'avait honoré de ses visions , il avait fini par le croire et par persuader à ses auditeurs qu'ils n'avaient rien à craindre ni des soldats, ni des juges, ni des prêtres. — «Je suis invulnérable,» leur disait-il. — Le jour des Rameaux 1689 il prêchait dans le bois de Cazarils , quand son assemblée fut surprise inopinément par les dragons qui la sabrèrent; serré de près par des cavaliers, le prophète se retourne, trace avec son bâton un cercle autour de lui et leur crie d'une voie tonnante : «Arrière, Satan.» — A la vue de cet homme aux cheveux hérissés, aux regards flamboyants, les chevaux se cabrent et les dragons, saisis de terreur, tournent bride; il était sauvé, si l'officier qui les commandait, moins superstitieux qu'eux, ne se fût avancé vers le prophète et ne lui eût cassé la tête d'un coup de pistolet.'
Revenons dans le Dauphiné et le Languedoc, que quelques semaines ont suffi pour remplir de prophètes, malgré les gibets qu'on voyait s'élever partout2. Parmi les disciples de Du Serre on distinguait trois jeunes bergers, Pascalin, Mazel et Bompart; ces enfants exerçaient une autorité souveraine au milieu des assemblées; ils prêchaient, baptisaient, mariaient, anathématisaient; nul ne leur contestait la légitimité de leur mission. «Dieu, disaient les protestants émerveillés , tire sa louange de la bouche des petits enfants. » Les dragons se mirent à leur recherche et s'emparèrent de leurs personnes. Ils avaient à peine disparu au fond d'une prison , qu'il s'éleva une infinité d'autres prophètes; le plus célèbre fut Gabriel Astier, l'un des élèves de Du Serre. Son maître l'avait envoyé dans le Vivarais pour y soulever la population. Il se rendit vers la fin de 1688 au village de Brassac, où il communiqua d'abord le don de prophétie à ses parents, à son frère aîné Pierre et à sa fiancée Marie. A peine Gabriel eut fait entendre sa
1. Haag frères, France protestante, art. Corbière. — Nap. Peyrat, t. 1er.
?. Brneys , Histoire du fanatisme, t. Ier, p. 120.
voix, qu'il devint l'instigateur d'un mouvement formidable. Harcelé par les dragons, que l'intendant Bouchu mit à sa poursuite, il échappa à leurs recherches et alla porter l'esprit prophétique dans les Boutières. Les habitants de cette contrée à demi sauvage, au milieu desquels s'était conservé l'esprit des Vaudois et des Albigeois, l'accueillirent avec enthousiasme et lui offrirent un asile assuré. Bientôt Gabriel vit autour de lui les populations de Saint- Genest, de Gluiras, de Pranles, de Saint-Cierge, de Tauzuc, de Saint-Sauveur; on délaissait les travaux pour aller l'entendre; l'enceinte des villages devint trop petite pour contenir ses auditeurs ; on se rendit dans les champs , malgré le vent, le froid, la neige; quand on connaissait le jour et l'heure où le prophète devait prêcher, on s'y rendait de plusieurs lieues à la ronde : femmes, enfants, vieillards, tous voulaient entendre l'Élie du désert; tous, suspendus à ses lèvres , ï'écoutaient avec ravissement et souvent ils ne rentraient pas de plusieurs jours dans leurs demeures, le suivant de lieu en lieu, se nourrissant de quelques pommes et de quelques noix.1
Quand un prophète disparaissait de la scène par le martyre , un autre prenait sa place. Celui qui, même après Gabriel Astier, aiguillonna le plus vivement la curiosité publique fut une jeune prophétesse, qui devint célèbre sous le nom de la belle Isabeau: elle était fille d'un paysan de Saou en Dauphiné et demeurait chez son oncle , qui , plusieurs années avant la révocation de l'édit de Nantes, avait été converti au catholicisme, probablement par la caisse de Pelisson. Elle tomba la première fois en extase le 2 février 1688; le même phénomène se renouvela trèssouvent pendant son sommeil; il était impossible de la réveiller, même en la pinçant jusqu'au sang, ou en la brûlant avec un fer rouge. Elle ne savait ni lire ni écrire, ne parlait que le patois de la contrée et ne connaissait que le pater et le crédo que son oncle lui avait appris. Quand l'esprit la saisissait , la transformation était complète.