‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 124 sur 253 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

«Rien de violent, dit Michelet, dans ses aspirations; mais des plaintes et des pleurs. Elle chantait d'abord les commandements de Dieu, puis un psaume d'une voix basse et languissante. Elle se recueillait un moment, puis commençait la lamentation de l'Église, torturée, exilée, aux galères, aux cachots; de tous ces malheurs, elle en accusait uniquement nos péchés et appelait à la pénitence. Là, s'attendrissant de nouveau, elle parlait angéliquement de la bonté divine. Son inspiration bouillonnait, abondante et inépuisable, comme une eau longtemps contenue. Les mots coulaient d'un cours impétueux jusqu'à s'embarrasser en finissant. Sa parole alors était comme un chant, une douce cantilène peu variée qui allait au cœur, elle rougissait et se transfigurait d'une beauté merveilleuse. » 1

A la vue de ces merveilles, les protestants s'émurent. «C'est un ange de Dieu,» dirent-ils avec ravissement, et ces mots, répétés de chaumière en chaumière, arrivèrent à Jurieu, qui en remplit l'Europe avec ses feuilles volantes.

Isabeau, comme Gabriel Astier, communiqua l'esprit prophétique à des contrées entières. Tous, riches et pauvres, protestants et catholiques, subissaient sa puissante influence; sa plus glorieuse conquête sur le papisme fut Mmede Baix, veuve d'un conseiller au parlement; elle reçut de la bergère l'esprit qu'elle communiqua à sa fille et à un grand nombre de personnes. L'intendant de la province, Bouchu, la fit arrêter et incarcérer à Tournon et mit ses agents à la poursuite de la belle Isabeau qu'ils lui amenèrent après cle longues et nombreuses recherches. La prisonnière ne se démentit pas devant ses juges. A toutes les questions qui lui furent faites elle répondit avec autant de simplicité que de fermeté; menacée par eux du supplice, elle leur répondit fièrement: « Vous pouvez me faire mourir; mais Dieu saura bien susciter d'autres prophètes qui diront de plus belles choses que moi; » elle fut enfermée dans les prisons de l'hôpital général de Grenoble, d'où elle sortit plus tard. Revenons à Gabriel Astier.

1. Lettres pastorales de Jurieu. — Brueys. — Figuier, Hist. du merveilleux. — Théâtre sacré des Gévennes.

Le prédicant, poursuivi par l'intendant Bouchu, se réfugia dans les Boutières, et trouva auprès des protestants de cette contrée agreste une courageuse hospitalité. Les assemblées se multiplièrent pendant l'hiver; les populations, protégées contre les troupes de Bâville par des neiges abondantes, accouraient en foule entendre le prophète qui leur prêchait la soumission au roi du ciel et la résistance au roi de la terre: «Prenez courage, leur disait-il, le jour du triomphe approche ; Guillaume d'Orange sera l'ange exterminateur, qui nous délivrera de nos ennemis; nos temples abattus seront relevés; les églises catholiques seront renversées par le souffle du Tout-Puissant; une étoile tombera du ciel et consumera la chaire pontificale. Je vois, s'écriait-il d'une voix inspirée, Homel et Brunier entourés de martyrs. Ils sont assis sur des nuées éclatantes; je vois le paradis et les anges, Satan et l'enfer!»

Quelquefois, une grande prostration de force succédait, chez le prophète, au plus grand enthousiasme; alors il appelait un enfant, et celui-ci, avec sa voix mélodieuse, entonnait un psaume qui faisait sur lui le même effet» que la harpe de David sur Saul.1

Les assemblées religieuses se multipliaient; les protestants reprenaient par la force ce que la force leur avait enlevé. Le 14 février 1689, trois mille personnes étaient réunies à Tauzuc: un prophète nommé Valette, leur ordonna en les congédiant de se rendre le lendemain à Saint-Cierge: «En y allant, leur dit-il, vous passerez nécessairement par Saint-Sauveur, où vous attend le capitaine Tirbon, mais ne craignez rien, enfants de Dieu, je ferai tomber les armes des mains des soldats. »

Les protestants obéirent, et se mirent à descendre en longues files de la montagne; à quelques pas de Saint- Sauveur, ils entendirent la voix de Tirbon, qui les somma de déposer les armes : au lieu d'obéir ils s'élancèrent sur lui; le capitaine ordonna à ses soldats de faire feu sur eux. Ils s'armèrent alors de grosses pierres et les roulèrent sur le capitaine, qui fut écrasé, ainsi que

l. Napoléon Peyrat, t. Ier, p. 199.

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