LIVRE XL
bûcher, des couronnes, comme sur celui de tant de martyrs; mais qui oserait nier que ce ne soient les barbaries du clergé et la justice impitoyable de Bâville qui ont fait Vivens; il frappa parce qu'il fut frappé; si sa mémoire doit être flétrie, celle des oppresseurs doit l'être plus encore; mais pendant que la vie des derniers ne se présente que sous un aspect vulgaire, la sienne n'est pas sans grandeur; dans ses luttes il fut lion, ses adversaires hyènes.
Brousson pleura Vivens, et continua son mélancolique apostolat, écrivant, priant, prêchant. Bâville, qui paraissait l'avoir oublié pour ne s'occuper que du prophète de Valleraugue, publia une ordonnance qui le traitait de perturbateur du repos public et offrait une prime de cinq cents louis d'or à celui qui lui apporterait sa tète.
Brousson ne s'émut pas; il avait fait à Dieu, quand il quitta Lausanne, le sacrifice de sa vie; il sentit cependant le besoin de se justifier, et du fond de son désert il écrivit à l'intendant une lettre apologétique de sa conduite. La voici :
c( Brousson, serviteur de Dieu et fidèle ministre de sa Parole, à Monsieur Bâville, intendant du Languedoc, etc.
« Permettez-moi, Monseigneur, de représenter à votre grandeur que je ne puis pas vous reconnaître pour mon juge, parce que par l'abolition des édits qui étaient perpétuels, irrévocables, nous sommes privés de la protection de nos juges légitimes, et traités, non pas en hommes libres , mais en esclaves.
((Cependant, si j'avais à me défendre devant des juges compétents, je ne serais pas en peine de faire voir mon innocence. Je ne suis pas un méchant homme , tous ceux qui ont été témoins de ma conduite à Castelnaudary et à Toulouse, peuvent rendre témoignage que j'ai vécu dans le monde avec l'approbation publique, comme un homme de bien , craignant Dieu et sans reproche. Je ne suis pas un perturbateur du repos public, mais un fidèle serviteur ie Dieu qui travaille à l'instruction , au salut et à la con-
solation de son peuple désolé. Je puis bien encore prendre à témoin ce grand Dieu qui connaît mes plus secrètes pensées, que c'est uniquement pour la crainte de son nom et pour les intérêts de sa gloire, de son service et du salut de son peuple, que je m'expose, depuis si longtemps , à tant d'alarmes , et à tant de dangers dans ce royaume.
«Plût à Dieu qu'il eût plu au roi de faire quelque considération des avis sincères que j'ai pris la liberté d'envoyer en cour, depuis dix ans et davantage; il ne se trouverait pas dans l'état où il se trouve maintenant, et on n'aurait pas sujet de craindre ce qu'on a sujet de craindre encore; car, enfin, Monseigneur, Dieu frappe maintenant l'État de terribles fléaux , et il faudrait être bien aveugle pour ne pas le voir; mais tout cela n'est rien en comparaison des suites que Ton doit attendre raisonnablement. L'Etat se soutient maintenant avec éclat, parce qu'il emploie toutes ses forces ; mais en les employant, il les consume. Le royaume est dans un état fort violent, mais les choses violentes ne sont pas de durée.
«On ne peut pas dire, Monseigneur, que nous ne soyons de vrais fidèles. Nous ne servons pas les créatures, mais l'Éternel, le Dieu vivant et véritable, le créateur du ciel et de la terre; nous mettons toute notre confiance en la miséricorde de Dieu le Père, en la grâce de Jésus-Christ son Fils, et au salutaire secours du Saint-Esprit; c'est ce grand Dieu, dont j'ai toujours la crainte devant les yeux, dont je médite sans cesse la parole depuis mon enfance, et qui a daigné me faire participant à sa lumière.
«C'est pourquoi je supplie très-humblement Votre Grandeur, de cesser enfin de persécuter un innocent et un fidèle serviteur de Dieu qui ne peut se dispenser de s'acquitter des devoirs de son ministère. Autrement je déclare que j'appelle de votre ordonnance au tribunal de Dieu, qui est le Roi des rois, le souverain juge du monde. Le maître que je sers et pour lequel je souffre depuis si longtemps tant de martyres, qui m'a conservé jusqu'à cette heure, au milieu des flammes de cette horrible persécution, ne m'abandonnera point, s'il lui plaît, à l'avenir, et me fera justice.
«Au désert, le 10 juillet 1693.»