LIVRE XL
Cette lettre, pleine de douceur, ne manque ni de force, ni d'énergie; le pieux proscrit entrevoit les maux que le despotisme de Louis XIV prépare à la France, son jugement n'est obscurci ni par la grandeur du prince, ni par la terreur qui s'attache à son nom, et quand il dit à Éâville: ((L'État se maintient maintenant avec éclat, parce qu'il emploie toutes ses forces, mais, en les employant, il les consume; le royaume est dans un état violent, mais les choses violentes ne sont pas de durée, » il a la perspicacité d'un homme d'État. Bâville froissa probablement, dans ses mains frémissantes de colère, la lettre du pasteur du désert. — Trois mois après, Brousson sentit ses forces corporelles l'abandonner; il dit adieu à ses chères Cévennes, et retourna, après quatre ans du plus pénible apostolat, prendre un peu de repos au sein de sa famille.
Depuis que nous avons commencé le récit du lugubre drame dont la première scène se passe dans le cabinet du roi entre lui et son conseil de conscience, nous avons vu la mort frapper plusieurs des personnages qui y figurent. Letellier expire en chantant le cantique de Siméon; après lui Louvois, son digne fils, meurt en désespéré; il était cependant jeune encore et dans la plénitude de son ambition insatiable; un jour, il se crut plus puissant que son roi et voulut l'empêcher d'épouser madame de Maintenon. Louis, qui ne connut jamais d'autre Dieu que son intérêt du moment, fronça le sourcil, Louvois se soumit; mais la veuve de Scarron n'oublia jamais la scène où le ministre, en présentant au roi tragiquement son épée , lui disait : «Sire, tuez-moi, mais n'épousez jamais cette femme. »
Louvois avait fatigué la fortune, c'est-à-dire son maître, auquel il était devenu insupportable.
Un jour, après avoir travaillé avec le roi, il se promenait en voiture avec trois dames ; il tomba dans une profonde rêverie et se parlant à lui-même, il se dit à plusieurs reprises : Le fera-t-il? le lui fera-t-on faire? non, mais cependant, non, il n'oserait! En disant cela, il laissait échapper de ses mains les rênes des chevaux qu'il conduisait.L unede ces dames, la maréchale de Rochefort, voyant
la voiture sur le dernier rebord d'une pièce d'eau, porta vivement la main sur les rênes pour arrêter les chevaux. Au cri qu'elle poussa, Louvois se réveilla comme d'un profond sommeil, saisit les rênes "et dit aux dames: ((Je rêvais et ne pensais pas à la voiture. »
Quelque temps après (16 juillet 1691), au sortir du cabinet du roi, il pâlit, chancela et tomba; il était mort.
On apprit au roi que son ministre venait d'expirer; la physionomie du monarque, un moment avant sombre, s'illumina d'un rayon de joie. Il sortit de son cabinet, et, tout en faisant sa promenade sur la terrasse du château, il regardait les fenêtres de la chambre où Louvois était encore étendu, baigné dans une mare de sang qu'il avait vomi.
Cette mort inattendue causa une profonde sensation; on crut généralement à un empoisonnement. «Personne ne soupçonna le roi,» dit Saint-Simon.
Bâville, par son expérience et son génie, était le seul homme capable de succéder à Louvois. Les influences de cour le retinrent dans son gouvernement; les membres du conseil ne voulaient pas d'un nouveau maître, quand la mort venait, si à propos, de les débarrasser d'un collègue qui les tyrannisait tous, le roi même. Bâville , ne pouvant devenir ministre, continua ses fonctions d'intendant et s'appliqua de plus en plus à pacifier les Cévennes à la manière des Romains. — cdl faut marcher en avant, écrivait-il aux ministres, et achever rapidement les conversions, fermer son cœur à la pitié, sa bouche à l'humanité et à la religion , et sauver I l'État. C'est la suprême loi. » Vous craignez, dites-vous, de rendre le roi odieux , mais les monarques chrétiens ne se sont-ils pas toujours glorifiés du titre d'exterminateurs des hérétiques? 1
Pendant que, pour servir son roi, Bâville faisait peserson joug de fer sur le Languedoc, Brousson se disposait à venir consoler ses frères qui pleuraient sous la croix. Avant de faire ce second voyage dans les Cévennes, il