LIVRE XL
nom qu'un réformé pieux et fidèle pour lequel Brousson avait une lettre, fut son Judas. Trompé par le nom, il la
for ta à l'apostat, qui le dénonça aux autorités de la ville de au. Elles mirent des agents à sa poursuite et l'atteignirent à Oléron. Il ne fit aucune résistance, « Je suis Brousson,» leur dit-il, et comme un agneau il se remit entre leurs mains. Quand le dénonciateur vint réclamer son salaire, Pinon, l'intendant de la province, lui dit avec indignation: «Misérable, ne rougis -tu pas de voir les hommes quand tu trafiques de leur sang? Retire-toi, je ne puis supporter ta présence. »
En apprenant la nouvelle de l'arrestation de Brousson, Bâville laissa éclater sa joie comme s'il eût eu l'assurance que la capture du fameux prédicateur serait la fin des troubles du Languedoc1. Il ordonna qu'on lui amenât le prisonnnier. L'intendant Pinon ne voulut pas qu'on le chargeât de chaînes et se fia à la parole qu'il lui avait donnée de ne pas s'évader : le prisonnier comparut devant Bâville qui voulut l'interroger.
Brousson fut accusé:
1° D'avoir tenu des assemblées contre les ordres du roi ;
2° D'avoir pris part à l'assemblée de Toulouse qui, en 1683, décida de rétablir le culte réformé partout où il avait été interdit;
3° D'avoir été complice de Vivens, quand ce prédicant forma le complot d'engager M. de Schomberg à faire une descente dans le Bas-Languedoc.
Brousson écouta avec beaucoup de calme et de dignité les accusations dirigées contre lui; il ne prit pas la parole pour défendre sa tête, mais pour sauvegarder, dans son honneur, la cause de l'Évangile; il avoua tout ce qu'il put déclarer sans blesser la conscience et le devoir d'un pasteur par rapport à son ministère, mais garda le silence, chaque fois qu'un mot de sa part aurait pu compromettre ses coreligionnaires. Il ne chercha pas à se justifier ni du premier, ni du second chef d'accusation. «En tenant des
1. M. Boissy d'Anglas, l'un des fils du célèbre Boissy d'Anglas, possède un grand nombre de lettres autographes de Bâville , et notamment celle dans laquelle le célèbre intendant parle de Y arrestation de Brousson,
réunions, dit-il, contre les ordres du roi de h terre, j'ai obéi à ceux du roi du ciel; si j'ai prêché l'Évangile, c'est que la nécessité m'en a été imposée comme à saint Paul. L'homme n'est pas libre de ne pas rendre à Dieu le culte qui lui est dû. Quant à l'assemblée de Toulouse, j'ai pris part à ses décisions; car il était nécessaire dans ce moment que les réformés fissent connaître leur attachement à leur foi par une mesure qui n'avait rien de séditieux; s'ils ne l'eussent pas fait, n'aurait-on pas persuadé au roi que les réformés n'étaient pas des gens convaincus? Quant aux troubles et désordres qui sont survenus après la tenue de l'assemblée de Toulouse, je n'y ai pris aucune part. »
Jusqu'à présent on avait cru généralement que Brousson était demeuré étranger au projet de Vivens , cependant il avoua qu'il en avait eu connaissance, et ne nia pas une lettre, écrite de sa propre main, de laquelle il résultait qu'il n'avait pas ignoré le projet, puisque, sous la dictée de Vivens, il avait écrit à Schomberg pour lui indiquer le moyen d'envoyer des troupes dans les Gévennes.
Jusqu'ici Brousson nous est apparu comme un homme des temps apostoliques. Les armes avec lesquelles il a combattu ne sont ni celles de Vivens, ni celles de Gabriel Astier; ce sont celles de Jean, le disciple bien-aimé; mais lui jetterons-nous la pierre, l'appellerons-nous un perturbateur du repos public, un mauvais Français, parce qu'il a appelé l'étranger au secours de ses frères; sans doute il eût mieux fait, s'il n'eût jamais regardé au bras de la chair; mais si nous le jugeons au point de vue des événements, quel est l'homme, même le plus saint, qui n'eût pas été tenté de faire ce qu'il fit? Ses frères étaient atteints dans leurs biens, dans leur vie, dans leurs affections les plus intimes, opprimés, comme ne le furent jamais les enfants d'Israël sous le bâton des exacteurs de Pharaon; et si, dans ce moment de douloureuse angoisse, quand le roi, qui devait les défendre, les foule impitoyablement, ils appellent des coreligionnaires étrangers à leur secours, ne font-ils pas ce que fait tout homme quand il est en état de légitime défense? Il crie au secours, sans s'inquiéter si celui dont il réclame le bras est Juif ou Samaritain.