LIVRE XL
11 y eut parmi les catholiques un homme qui prit (levant la postérité la défense de la victime insultée lâchement par l'apostat, ce fut celui que la justice de Bâville avait désigné pour être l'exécuteur des vengeances judiciaires de cette époque sinistre et orageuse.
« J'ai , dit-il à l'orfèvre chez lequel il acheta une tasse d'argent avec le prix de son salaire, exécuté plus de deux cents condamnés; mais aucun ne m'a fait trembler comme M. Brousson; quand on le présenta à la question, le commissaire et les juges étaient plus pâles et plus tremblants que lui, qui levait les yeux au ciel en priant Dieu. Je me serais enfui, si je Pavais pu, pour ne pas mettre à mort un si honnête homme. Si j'osais parler, j'aurais bien des choses à dire sur lui! Certainement il est mort comme un saint. » 1
Les protestants du Languedoc pleurèrent amèrement le pasteur du désert. Pendant longtemps, le soir, dans leurs cabanes, à la clarté de leurs lampes vacillantes, ils se racontaient les détails du glorieux martyre du ministre Claude Brousson. Peyrol, pasteur réfugié de Nîmes, prêchant un jour à Saint-Pierre à Genève, reçoit la nouvelle de son exécution, il l'apprend à son auditoire, prononce l'oraison funèbre du célèbre confesseur de Christ, s'accuse lui-même de n'avoir pas pris part à son glorieux apostolat; la douleur l'oppresse, ses larmes coulent, sa voix éclate en sanglots, et il ne descend de sa chaire que pour se coucher dans la tombe ; il meurt de douleur. *
La mort de Brousson fut suivie de celle d'autres prédicants, qui tous moururent avec courage. Ce qui distinguait ces orateurs improvisés, c'était, une rare intrépidité, un attachement profond à la sainte Écriture, une haine vivace pour les traditions romaines. Leur conviction vive, ardente, les rendait éloquents; ils prêchaient des heures entières sans lasser leurs auditeurs , auxquels ils promettaient la prochaine délivrance de l'Église. Ils leur lisaient les lettres
t. De Félice, Histoire des protestants. — Le glorieux martyre de Claude Brousson. La Haye, 1699. — Mss. d'Ànt. Court. ?. Rabaut le jeune, Annuaire historique.
pastorales de Jurieu, leur racontaient les martyres de leurs frères, psalmodiaient des psaumes, versaient des larmes, et comme David, demandaient à Dieu d'écraser leurs persécuteurs.
Ces prédicants n'avaient appris ni grec, ni latin, ni hébreu; il y en avait même qui ne savaient pas lire, tel était Daniel Raoul de Vagnas. Ce nouvel Elisée quitta la charrue paternelle pour revêtir le manteau de prophète. Sa parole hardie, colorée, impressionnait ses auditeurs. Il leur reprochait leur tiédeur et leur indifférence pour le service du Seigneur. «Dieu, leur, disait-il, vous a ci-devant envoyé ses ministres, qui étaient remplis de sagesse et qui, au péril de leur vie, vous exhortaient à la repentance, et vous avez toujours suivi votre mauvais train; aussi mériteriez-vous que Dieu vous abandonnât; cependant, touché de compassion, il ne l'a pas fait absolument. Il est vrai qu'ils sont des igrorants qui n'ont d'autres connaissances que celles que Dieu répand dans leur esprit. Vous en voyez un en moi ; je ne sais pas lire et cependant je suis l'une de ces pierres dont parle l'Écriture , qui crient dans le temps que ceux qui étaient destinés à vous réveiller de votre assoupissement, se sont tus : ma commission est de vous exhorter fortement à la repentance.»
A l'ouïe de ces paroles, ses auditeurs fondaient en larmes et criaient : Grâce, ô Dieu! pardon à de misérables pécheurs! Il attendait qu'ils fussent redevenus calmes, puis il leur faisait sentir que les larmes et les gémissements sont inutiles s'ils ne sont accompagnés d'une repentance sincère.
Bâville fit à Daniel l'honneur de le. croire dangereux, s'empara de sa personne et le livra au bourreau. Le prédicant marcha au supplice comme les premiers martyrs protestants, sans crainte, sans orgueil. Du haut de son échafaud il protesta de son amour pour Jésus-Christ et de sa haine pour les idolâtries romaines1, Les huguenots, qu'on voulait terrifier par l'appareil de cette terrible mise en scène, reprirent de nouvelles forces.
Tout était sujet de deuil pour les réformés. Ils avaient sur la terre étrangère des parents, des amis, leurs pas-