‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 140 sur 253 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

tous les forçats du banc où j'étais, et ayant choisi les Turcs et les Maures, les plus méchants qu'ils purent trouver, ils les mirent autour de moi afin de m'insuller; mais, au contraire, tout barbares qu'ils sont, ils usaient plus d'humanité envers moi que les autres ; tantôt ils me cherchaient des balustrades de fer pour me les faire blanchir; et trouvant des endroits où cela ne se pouvait, ils prenaient occasion de me battre. Enfin , pendant un espace de temps, ils croyaient me faire déplaisir de me prendre le pain au matin, afin de me faire jeûner jusqu'à une ou deux heures , et ils me le découpaient à petits morceaux, afin que je n'en pusse vendre. Tantôt ils me mettaient en couple pour la fatigue à porter des cordages, ou à en faire avec d'autres, qui leur promettaient de me faire mourir; mais Dieu m'avait muni de force pour tout supporter avec vigueur, avec patience et même avec joie, me trouvant heureux de souffrir toutes ces choses pour l'amour de mon Sauveur. Ceux qui voulaient me faire mourir me prièrent, avant que la journée fût passée, d'aller plus doucement, au lieu que le matin ils se vantaient de me faire succomber, m'estimant fort inégal à eux à cet égard. Enfin, après tout, un jour favorable se présenta, comme nous faisions une tente , qu'ayant rompu^ deux aiguilles et n'ayant pas de quoi en acheter d'autres, le sous-comite me battit très-longtemps; le capitaine monta en galère, et voulant savoir ce que c'était, je lui demandai la grâce de lui parler en particulier. Il m'écouta et fit cesser la rigueur, faisant semblant de ne pas savoir ce qui s'était passé auparavant, en faisant l'étonné, quoiqu'il fût trèsbien informé de tout. Il ordonna de ne me plus traiter de la sorte, et de me rendre quelque argent qu'on m'avait pris. Mais je suis certain qu'il fit grand plaisir à celui qui s'était vanté de me faire obéir à ses volontés et de m'obliger à changer de religion ; parce que je crois qu'il était p)u§ las de me tourmenter que moi de l'endurer.

«Si, durant le jour, ajoute cet honnête criminel, mon corps souffrait, de jour et de nuit mon cœur s'éjouissait, et mon cœur s'égayait en mon Sauveur. — C'était dans ces temps-là particulièrement que mon âme se repaissait de cette manne cachée et que mon Dieu me faisait posséder une joie que le monde ne connaît point, et que tous

les jours, avec les saints apôtres, je tressaillais de joie d'avoir été fait digne de souffrir pour l'amour de mon Sauveur, qui faisait sentir à mon cœur des consolations, qui, avec des larmes de joie, me transportaient hors de moi-même.»

Après avoir souffert pendant dix-sept ans les plus cruels traitements sans pousser une plainte, sans maudire ni son roi, ni ses juges, ni ses convertisseurs, ni ses bourreaux, il vit, à l'âge de cinquante-quatre ans, la vie se retirer peu à peu de lui, et il expira en glorifiant Dieu.1

Pour les nobles confesseurs de Jésus -Christ, il y avait quelque chose de plus pénible que les coups de fouet, c'était le service de la galère: chaque jour vingt ou vingt-quatre galériens étaient commandés pour aller à ce qu'on nommait la fatigue; on les envoyait ordinairement à l'arsenal de la marine «pour travailler à visiter les apparaux et ustensiles des galères et navires du roi;» là, on les faisait souvent, sans nécessité , changer de place les mâtures , ancres et artillerie. » Ils allaient au travail enchaînés deux à deux, chacun avait une ceinture autour des reins, où pendait un croc de fer, auquel chacun des deux accrochait sa chaîne qui lui pendait jusqu'aux genoux; ces deux hommes, ainsi enchaînés, se nommaient un couple. Les dix ou douze couples s'assemblaient devant la galère; le commandant.de chaque galère faisait conduire ses couples par un seul pertuisanier, ou un comité2 ou sous-comite, qui les accompagnait à l'arsenal, le gourdin ou la corde à la main; le soir tous les couples étaient ramenés à la galère, où le service n'était pas moins pénible; on y faisait deux fois par jour la bourrasque, c'està-dire la toilette de la galère; le premier comité donnait, avec un coup de sifflet, le signal; malheur alors au forçat qui n'était pas alerte; on commençait la toilette endémon-

1. Histoire des souffrances et de la mort du fidèle confesseur et martyr, M. Isaac Lefebvre, de Chatelchignon en Nivernois, advocat au parlement. Rotterdam, chez Abraham Aclier, marchand proche la Bourse, M.DCG.llI.

2. Officier de galère qui dirigeait les forçats et les faisait ramer.

Page 1