‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 141 sur 253 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

tant chaque banc, pièce à pièce, chaque pièce était raclée avec un racle de fer; l'inspection avait lieu immédiatement après pour s'assurer que tout avait été exécuté selon la règle. Pendant cet examen les coups de gourdin tombaient comme la pluie sur les dos nus des galériens inexpérimentés ou paresseux; le raclement fini, on leur faisait laver le tillac et rajuster les bancs, cela durait trois heures.

A côté des occupations journalières des forçats, il y en avait d'extraordinaires , lorsque des étrangers de distincion se trouvaient en ville; le gouverneur leur faisait alors les honneurs de l'arsenal et souvent de splendides dîners avaient lieu dans cette demeure de souffrances et de douleurs. Quand on recevait sur la galère la visite d'un grand personnage, on commençait par exécuter la bourrasque ; on faisait raser tête et barbe à la chiourme, changer de linge et revêtir leurs casaques rouges et bonnets de la même couleur; la chiourme1 s'asseyait alors sur les bancs et présentait un aspect des plus pittoresques ; dans cette attitude elle attendait le visiteur suivi ordinairement d'un cortège de seigneurs et de dames; à peine avait-il mis le pied sur la galère que la chiourme l'accueillait par le cri rauque et lugubre de « hau » qu'elle poussait avec tous les forçats. Chaque seigneur et dame, si sa qualité ou son caractère le demandaient , était salué par un hau; un général avait droit à deux hau , un duc ou pair de France , à trois; le roi même n'en recevait pas davantage; aussi nommait-on ce dernier salut le salut du roi. Immédiatement après les tambours battaient aux champs; les soldats, le fusil sur l'épaule, se rangeaient des deux côtés de la galère, qui, parée comme pour un jour de fête, aurait présenté avec le cortège de ses visiteurs chamarrés d'or et d'argent, et de ses visiteuses richement et élégamment parées, un aspect des plus agréables, sans l'affreux contraste que présentaient ces infortunés galériens rongés de vermine, le dos meurtri de coups de corde, maigres, la figure hâlée par le soleil ardent du Midi et traités plus durement que ne l'étaient les esclaves des pirates algériens; surtout, si parmi ces hommes frappés par la justice humaine, on n'apercevait pas les victimes du fanatisme religieux le

1. Chiourme est un mot collectif qui indique les forçats et autres qui rament sur une galère.

plus cruel dont l'histoire ait gardé le triste et humiliant souvenir.

Quand les seigneurs et les dames avaient visité la galère d'un bout à l'autre , ils revenaient à la poupe s'asseoir sur les fauteuils qui leur étaient destinés pour voir manœuvrer la chiourme; au premier coup de sifflet, chaque forçat ôtait son bonnet, au second sa casaque, au troisième sa chemise ; ensuite on leur faisait faire ce qu'on nomme en provençal la monine ou les singes; à un signal donné, tous se couchaient et disparaissaient sous les bancs: levez le doigt, criait le comité; on ne voyait que des doigts; levez les bras, on ne voyait que des bras; puis on leur faisait remuer la tête, balancer les jambes, ouvrir la bouche, tirer la langue, tousser; on leur commandait des poses ridicules et quelquefois indécentes1, on en faisait des bateleurs et des histrions; on oubliait qu'ils étaient des hommes, des condamnés. On comprend tout ce que devaient souffrir les forçats protestants, et combien ils avaient besoin de penser au manteau ignominieux du Christ, à son roseau et à sa couronne d'épines , pour n'avoir pas la tentation de sortir de ces bouges immondes par une apostasie ou par un suicide. Le bruit de leurs chaînes et de leurs sanglots n'arrivait pas jusqu'à Versailles; en vieillissant, le roi devenait de plus en plus dévot, comprenait peu et sentait encore moins; cependant le pieux cardinal de Moailles obtint de lui l'édit réparateur du 25 août 1698, que l'illustre Vauban avait vainement demandé depuis dix ans; mais quand il fallut le mettre à exécution, les Jansénistes manquèrent de courage et furent inconséquents dans la vie pratique comme ils l'étaient dans leurs principes religieux; leur faiblesse laissa subsister ces lois de sang dont l'application impitoyable mit un terme à lapatience des protestants, que dix-huit ans de la plus odieuse persécution n'avaient pas encore lassés.

C'est ainsi que s'acheva ce dix-septième siècle , auquel l'histoire a donné, comme à Louis XIV, le nom de Grand.

1. Mémoires d'un protestant condamné aux galères de France pour cause de religion , écrits par lui-même. Ouvrage dans lequel on trouvera le récit des souffrances de l'auteur depuis 1700 jusqu'en 1713. Nouvelle édition. La Haye, M.DGC.LXXIV.

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