LIVRE XLI
Avec la fin du dix-septième siècle, tout paraissait fini dans les Cévennes. Bâville, fier de sa victoire, pouvait quitter Montpellier et aller à Versailles demander, pour récompense de ses sanglants services, une place dans le conseil. Le père Lachaise qui l'aimait et l'appréciait, désirait vivement son retour; mais ni le roi ni Mme de Maintenon , ni les ministres, nous l'avons déjà dit, ne se souciaient d'avoir au milieu d'eux un second Louvois. 11 dut, pour son malheur et pour celui des Cévenols, demeurer dans son intendance où les protestants étaient comprimés, mais non soumis; l'esprit prophétique, qui ne s'était jamais complètement éteint, reparut avec une nouvelle force, courut, avec la rapidité de l'incendie, du nord du Vivarais dans les Cévennes, et remplit d'un fiévreux enthousiasme les populations protestantes.
C'est dans le théâtre sacré des Cévennes qu'il faut lire le récit des choses étonnantes qui se passèrent publiquement devant des milliers de personnes, au nombre desquelles apparaissaient comme témoins irrécusables, Fléchier, Bâville, Villars, Brueys et les parlements.1
Nous sommes revenus aux jours où le vieux Du Serre montrait, du sommet de sa montagne du Peyrat,àses jeunes pâtres, le Dauphiné, le Vivarais, les Cévennes, et leur disait: «Allez ranimer les os secs; » mais, chose remarquable! l'esprit n'était donné ni aux riches ni aux savants; mais aux indigents, aux laboureurs, aux ouvriers, aux enfants. La sagesse humaine , qui a la prétention de tout expliquer, parce qu'elle a celle de vouloir tout comprendre, est forcée de confesser son impuissance devant ces enfants encore à la mamelle qui prêchent la repen-
1. Brueys , Histoire du fanatisme. — Fléchier, Lettres choisies. — ViUars, Mémoires. — Théâtre sacré des Cévennes, édit. Bost.
tance et parlent des choses merveilleuses de Dieu. <c Comme nous étions ensemble, dit un témoin oculaire au moulin d'Eve près de Vernoux (en Vivarais) , une fille de la maison vint appeler sa mère qui était avec nous et lui dit: Ma mère, venez voir l'enfant; ensuite de quoi la mère elle-même nous appela, nous disant que nous fussions voir le petit enfant qui parlait; elle ajouta qu'il ne fallait pas nous épouvanter, et que ce miracle était déjà arrivé. Aussitôt nous courûmes tous; l'enfant âgé de treize à quatorze mois était emmailloté dans le berceau et n'avait encore jamais parlé, ni marché. Quand j'entrai, avec mon ami, l'enfant parlait distinctement, en français, d'une voix assez haute, vu son âge, en sorte qu'il était aisé de l'entendre par toute la chambre. 11 exhortait, comme les autres que j'ai vus dans l'inspiration, à faire des œuvres de repentance; mais ja ne fis pas assez d'attention à ce qu'il dit pour me souvenir d'aucune circonstance. La chambre où était l'enfant se remplit; il y avait, pour le moins, vingt personnes, et nous étions tous priant et pleurant autour du berceau. Les femmes s'empressaient de féliciter la mère, heureuse entre toutes- les mères , de ce que son enfant avait été trouvé digne de cette faveur céleste; il nous semblait, dit l'une d'elles, que ceux qui recevaient l'esprit étaient les élus de notre bon Dieu. » 1
L'esprit ne visita jamais les prêtres; mais il descendit quelquefois sur les enfants des catholiques. Témoins de ce prodige, les curés voulurent l'exploiter à l'avantage de leur Eglise ; mais , ô déception ! les petits prophètes parlèrent contre la messe et donnèrent à Rome le nom de «Babylone.» Bâville, qui ne voyait dans ces manifestations merveilleuses qu'une maladie cérébrale, fit arrêter les petits garçons et les petites filles protestants , qui prophétisaient. Les uns furent enfermés dans des forteresses , les autres dans des couvents. Les prisonniers ne manifestèrent pas la moindre crainte, et ce fut en chantant des psaumes
au'ils entrèrent dans leurs prisons. L'intendant, cepenant vivement impressionné de leur courage, voulant savoir si l'esprit qui les animait était le résultat de quelque enchantement magique ou de quelque infirmité na-