‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 147 sur 253 · LIVRE XLI · texte numérisé non relu

LIVRE XLI

historiens parlent de sa sensualité, mais nous n'avons rien découvert dans sa vie qui paraisse légitimer oette accusalion; nous n'en avons pas d'ailleurs besoin pour trouver en lui l'un des plus odieux spécimens de l'espèce humaine.

Dans le mois de juillet 1 701, plusieurs protestants, craignant de tomber entre les mains de l'archiprêtre , se décidèrent à dire un solennel adieu à leurs chères montagnes, pour aller demander à l'étranger le repos qu'ils ne trouvaient pas dans la terre natale. Bien des larmes furent répandues quand il fallut quitter les lieux empreints de tant de doux et tristes souvenirs; la caravane d'émigrants se mit en marche pour Genève, sous la conduite d'un muletier de Cannes, nommé Massip. Quelques heures après son départ, elle tomba dans une embuscade et fut conduite à l'archiprêtre, qui jeta les hommes dans ses caves du Pont-de-Montvert et dirigea les femmes vers Mende. Parmi ces dernières se trouvaient les deux jeunes demoiselles Sexti, de Moissac.

A la nouvelle de l'arrestation des fugitifs, leurs parents éplorés coururent se jeter aux pieds de Du Chayla et lui offrirent vainement une forte rançon pour le rachat des prisonniers. Us se retirèrent avec la douloureuse assurance que les femmes seraient rasées et enfermées, que les hommes auraient pour leur lot les galères, et le conducteur Massip, pour le sien, le gibet. C'est ainsi que le voulait la loi.

Les parents et les amis des prisonniers se rendirent, le 23 juillet, sur le Bouget, où une assemblée religieuse avait lieu, et réclamèrent, en termes touchants, l'assistance de leurs frères pour les aider à délivrer les captifs. Séguier, Abraham Mazel et Salomon Couderc étaient présents : leurs yeux lançaient des éclairs, et des mots terribles sortaient de leurs lèvres. Séguier, dans un discours touchant, déplora les infortunes des victimes de l'archiprêtre; il était sur le point de le terminer quand, tout à coup , sa figure s'illumina comme celle des anciens prophètes d'Israël quand ils saisissaient l'épée : «Dieu, s'écria-t-il d'une voix inspirée, m'ordonne de prendre les

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armes , de délivrer mes frères captifs et d'exterminer ce prêtre de Moloc.»

L'assemblée frissonna, partagée entre sjn indignation et la terreur.

Après Séguier, Couderc prit la parole et dit sentencieusement: «J'ai reçu de l'Esprit l'ordre de faire la guerre aux prêtres.»

Abraham se leva et dit : «J'ai eu naguère une vision : je vis de grands bœufs noirs fort gras qui broutaient les plantes d'un jardin; et une voix me cria : Abraham, chasse ces bœufs! Comme je n'obéissais pas, la voix me cria encore: Abraham, chasse ces bœufs! alors je les chassai. Or, selon que l'Esprit me l'a révélé depuis, ce jardin c'est l'Église de Dieu; les bœufs noirs qui le dévastent, ce sont les prêtres; et la voix qui me parlait c'est l'Éternel, qui m'a ordonné de les expulser des Cévennes. » 1

L'assemblée, en entendant Abraham, crut entendre Dieu lui-même. « Marchez , dit-elle aux trois prophètes, nous vous suivons.))

Le soir du même jour, les trois prophètes allèrent dans les bourgades recruter des conjurés, tous répondirent à l'appel; il n'en était pas un seul qui n'eût une vengeance à tirer de l'archiprêtre. Le rendez-vous fut donné pour le lendemain dans le bois d'Altefage, aux trois hêtres.2

Cinquante personnes étaient présentes, et parmi elles Périer, le fiancé d'une des demoiselles Sexti, qu'il devait épouser sur la terre étrangère; une vingtaine d'entre eux étaient munis d'armes à feu, les autres portaient des haches et des faux; après une harangue de Séguier, la troupe se mit en marche et descendit la montagne en chantant ce cantique :

iNous as-tu rejetés, Seigneur, sans espérance,

De ton sein paternel ? ' IVapaiseras-tu pas, après tant de souffrance,

Ton courroux éternel?

il Théâtre sacré des Cévennes. -- Nap. Peyrat.

2. On a appelé l'expédition contre Du Chaylala conjuration des trois hêtres, à cause des trois hêtres qui dominaient la forêt et couronnaient la montagne de leur ombre.

L1YKE XLl.

— Sion, qui dut avoir l'éclat et la durée

Du céleste flambeau î Regarde, hélas! Seigneur, ta Sion adorée N'est qu'un vaste tombeau !

— Babel h foule aux pieds! Ses bannières sanglantes

Flottent sur nos remparts !

Ses guerriers ont rugi dans nos fêtes tremblantes Comme des léopards !

— Et le fer et la flamme, et la luxure immonde

S'est ruée au saint lieu !

• Saccageons, disaient-ils, profanons; que le monde N'ait plus un temple à Dieu ! •

— Fouleront-ils longtemps ta gloire dans la poudre

Avec ton peuple saint ?

Laisseras-tu longtemps ton bras où dort la foudre, Replié sur ton sein ?

— Des fers de Pharaon, Seigneu**, ta main puissante

Délivra nos aïeux!

Et la mer à ta voix recula rugissante

Devant leurs pieds joyeux!

Comme de leur tombeau tu retires de l'ombre

L'aurore et le soleil !

Et du ciel orageux tu chasses l'hiver sombre

Devant l'été vermeil 1

— Sauve-nous donc, Seigneur; Seigneur, Sion succombe

Et périt sans retour !

Oh ! n'abandonne pas l'âme de ta colombe Aux serres du vautour !

— Éternel , lève-toi ! prends ton tonnerre et lance

Un éclair consumant !

Anéantis Babel! Seigneur, son insolence Monte éternellement ! 1

Il était dix heures du soir : Karchiprêtre, dans son manoir fortifié comme une forteresse, était entouré de prêtres et de quelques soldats qui formaient sa garde habituelle. Il entendit le chant des huguenots qui devenait de plus en plus distinct. Il crut qu'une assemblée nocturne s'était formée. «Allez, dit-il à ses gens, voir ce que c'est.» Mais la maison était déjà cernée et des voix criaient: Les prison-

1. Cette traduction moderne d'après la traduction de Marot est de M. Nap. Peyrat.

niers! les prisonniers! Le prêtre ouvrit une fenêtre et, s'adressant aux Cévenols, leur cria: «Retirez-vous, canaille de huguenots.» Comme ils ne tenaient pas compte de ses ordres et continuaient à crier d'une voix menaçante: Les prisonniers! les prisonniers! il ordonna à ses soldats de faire feu; ils obéirent; un des religionnaires, atteint d'une balle , tomba mort.

A la vue de leur frère baigné dans son sang, les huguenots se ruent sur la maison, enfoncent la porte à coups de hache, s'y fraient un passage et vont délivrer les prisonniers. A l'aspect de ces infortunés qui portent sur leurs corps les marques de la cruauté de Du Chayla, leur fureur ne connaît pas de bornes. L'archiprêtre! l'archiprêtre! crient-ils d'une voix terrible. Us voient un prêtre : «C'est lui, c'est lui,» crient-ils, et ils le percent d'un coup de hallebarde. Du Chayla voit le péril qui le menace : dans ce moment suprême il conserve son sang-froid , se rappelle qu'il est prêtre et donne sa bénédiction à ceux de ses gens qui barrent la montée d'escalier aux assaillants. L'issue du combat eût pu se prolonger; mais Séguier crie aux conjurés : « Enfants de Dieu, à bas les armes, brûlons dans sa maison le prêtre et les satellites de Bahal.»

Le prophète est obéi avec la promptitude de l'éclair; les premières lueurs de l'incendie se manifestent. A la vue des flammes, Du Chayla se réfugie, avec quelques-uns de ses gens, dans un cabinet voûté, sous les combles, où la flamme les suit et menace de les étouffer; il n'hésite pas : .au moyen de draps de lits tordus et mouillés il se laisse glisser, ainsi que ses gens, dans le jardin du manoir, qui donne au-dessus du Tarn; dans sa précipitation il tombe au pied du mur et se casse la cuisse.

Le prêtre! le prêtre! crient les Cévenols, et ils le cherchent comme le chasseur sa proie. Ne le voyant pas, ils croient qu'il s'est échappé, quand tout à coup, à la lueur de l'incendie, ils l'aperçoivent blotti dans un coin du jardin, où il attend en silence et avec anxiété l'issue de ce terrible drame.

A sa vue les conjurés poussent des cris de joie et se précipitent vers lui en criant : Le voilà ! le voilà ! La position de l'archiprêtre était horrible; il demande la vie, mais sans bassesse. « Si je suis damné, leur dit-il, voulez-vous vous dam-

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