LIVRE XLI
ner aussi?» Lesépées, les poignards, les fusils, les haches, les faux, sont dirigés vers sa poitrine; mais nul n'ose le frapper sans Tordre de Séguier. On le saisit et on le conduit sur la place publique. Séguier arrive : quelques mots de grâce se font entendre : «Point de grâce, s'écrie le prophète, l'esprit de Dieu veut qu'il meure,» et donnant lui-même le signal, il frappe le premier coup. Alors commence une scène terrible, étrange, unique dans l'histoire; les conjurés s'approchent tour à tour de l'archiprêtre et le frappent. « Voilà, dit l'un, pour mon frère que tu as envoyé aux galères; voilà, dit l'autre, pour ma mère morte de chagrin; voilà, dit celui-ci, pour mon père traîné sur la claie ; voilà, dit celui-là, pour mon ami assassiné.» Cinquante-trois Cévenols défilent ainsi devant lui et lui laissent chacun sur le corps la marque de leur poignard. L'intendant, le cuisinier et quelques soldats de l'archiprêtre eurent le sort de leur maître; à la prière des prisonniers, on épargna un domestique et un soldat qui les avaient traités avec humanité.1
En présence de ce cadavre baigné dans son sang , recueillons-nous, et demandons-nous la part que l'histoire doit faire aux meurtriers et à la victime. Nous n'hésiterions pas dans notre jugement, si nous avions à notre disposition des raisons d'État ou des raisons d'Église; nonseulement nous absoudrions Séguier et sa troupe, mais encore nous poserions une couronne sur leurs fronts comme celle que les ligueurs posèrent sur celui de Jacques Clément. Mais ce que le Jésuitisme, permet, le Christianisme le défend; et quand la sainte Écriture nous ordonne de prier pour nos bourreaux, il nous est interdit de les poignarder. Dieu seul doit être notre vengeur, n'est-il pas écrit qu'à Lui seul appartient la vengeance2? Les Cévenols protestants l'oublièrent, mais si nous sommes libre
t. Court. — Brueys. — Nap. Peyrat. — Louvreleuil. — Lettre du comte de Broglie à Chamillart , Archives de la guerre , vol. 1614, n° 35. Deux lettres de Bàville sur Je même sujet, Archives de la guerre , vol. 1 6 14 , nos 1 84 et 1 8 5.