‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 155 sur 253 · LIVRE XLI · texte numérisé non relu

LIVRE XLI

désolé reverdira et le Liban solitaire refleurira comme une rose. » 1

Ainsi périt, jeune encore, le prophète de Magestavols; il ouvrit la longue liste de ces martyrs cévenols dont le nom est inséparable des lieux qu'ils ont remplis du souvenir de leur sauvage grandeur.

La troupe de Séguier s'était dispersée dans les montagnes et se trouvait réduite à une trentaine d'hommes qui, n'attendant de Bâville que la mort, délibéraient sur les mesures à prendre pour sauver leur vie ; les uns étaient d'avis qu'il fallait se transporter dans une autre contrée; les autres, et c'était le plus grand nombre, qu'il fallait quitter la France et se chercher une autre patrie. L'un d'eux écoutait en silence ses compagnons : c'était un homme de quarante-cinq ans environ, sa figure était mâle et son âme plus mâle encore. Son corps, bien proportionné, indiquait la force comme son regard les résolutions énergiques; sa piété avait deux caractères bien distincts, la soumission absolue à ce qu'ii croyait être la volonté de Dieu et une haine implacable pour les prêtres. Sa voix était sonore, vibrante; quand il chantait, elle était tonnante; on l'appelait Laporte , il était né à Massoubeyran , avait servi dans les armées françaises, et, après avoir obtenu son congé, il était devenu maître de forges près du Collet-de- Dèze.

«Le parti que vous voulez prendre, dit le Cévenol en se levant et en promenant ses regards sombres, mais calmes, sur ses compagnons, n'est pas praticable. Pourquoi aller sur la terre étrangère , celle-ci n'est-elle pas à nous? Où dorment nos pères , n'avons-nous pas le droit d'avoir nos tombeaux?^délivrons nos frères opprimés; nous n'avons pas d'armes, l'Éternel nous en donnera ; nous sommes peu nombreux, il nous enverra des aides. S'il faut mourir, mieux vaut périr par l'épée que par la corde d'un bourreau.»

Laporte se tut au milieu du frémissement de l'assemblée.

Après lui, Salomon Couderc et Abraham Mazel prirent

1 < Court. — Brueys. — Nap. Peyrat. — Tradition populaire du Pont-de-Montvert, Hist. anonyme des camisards, liv. H, p. 132.

iW HISTOIRE DE LA R INFORMATION FRANÇAISE.

la parole ; le dernier termina son discours en disant : «J'ai vu en songe des bœufs noirs, gros et gras, qui broutaient dans le jardin; Dieu m'a dit de les chasser.»

Mazel se tut: «Sois notre chef! s'écrièrent tous les assistants à Laporte: c'est la volonté de Dieu!»

«L'Éternel, leur dit Laporte, est témoin de vos promesses, je suis votre chef.» Il prit le titre de «colonel des enfants de Dieu», et nomma son camp «le camp de l'Éternel»1. La première armée des insurgés était formée; elle était petite; mais les trente hommes dont elle se composait avaient cet élan irrésistible qui enfante des merveilles; leur cause leur paraissait juste et sainte; ils défendaient moins leur vie que celle de leurs femmes et de leurs enfants. A une époque de brillante servitude, ils osaient lever la tête devant un roi aux pieds duquel la France était agenouillée.

Le soir même de sa nomination, Laporte alla désarmer les villages catholiques de Fraissinet et de Mandagout, conquit vingt fusils, arma sa troupe et la fournit de balles et de fusils. Quelques jours après il fut rejoint par un jeune cardeur de laine nommé Castanet, qui avait été gardeur de chèvres dans son enfance. Il était né à Massavaque et s'était expatrié après la paix de Ryswyk; il était rentré en France en 1700, et depuis cette époque il était garde forestier de l'Aigoal; privé, dans son enfance, de moyens d'instruction, il avait comblé cette lacune par un travail opiniâtre. Sa connaissance des Écritures, sa parole vive, ardente, passionnée, son zèle faisaient oublier qu'il était disgracieux de corps et de visage. Au premier bruit de l'insurrection, il était descendu de l'Aigoal avec douze hommes, dont il renforça l'armée naissante de Laporte.

Pendant que le chef des enfants de Dieu s'exerçait à dresser sa troupe, un tragique événement qui venait de s'accomplir presque aux portes de Nîmes, lui envoyait un nouveau renfort. Le baron de Saint-Côme, gentilhomme protestant, avait apostasié immédiatement après la révoca-

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