‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 158 sur 253 · LIVRE XLI · texte numérisé non relu

LIVRE XLI

des auxiliaires à Laporte, h Castanet et à Roland, qui se virent bientôt chacun à la tête d'une petite compagnie. Poul, que la réputation naissante de Laporte importunait, poursuivait le chef cévenol avec un acharnement incroyable sans pouvoir l'atteindre; il eut enfin, grâce à un traître, la joie de le rencontrer le 22 octobre, sur une hauteur formée par le vallon de Sainte-Croix, entre le château du Mazel et le chemin de Temelac. Poul fit ses dispositions pour envelopper Laporte; celui-ci, à la vue de l'ennemi, fit habilement les siennes pour lui échapper. La fusillade commença. Malheureusement pour le chef cévenol les armes de ses soldats étaient hors de service à cause d'une pluie torrentielle qui venait de tomber; trois coups de fusil seulement partirent, chacun tua un homme. Poul profita de l'avantage qu'il avait sur son ennemi et ordonna aux soldats de fondre sur les Cévenols et de leur tirer dessus à bout portant. Laporte comprit la manœuvre de Poul et ordonna à sa troupe de se retirer derrière des rochers: elle obéit, mais lui-même, au moment où il franchissait l'un de ces rochers, un coup de fusil l'atteignit et il tomba mort au milieu des siens, qui s'échappèrent, en mettant entre eux et Poul le ruisseau de la Tillade.1

Ainsi périt, à l'âge de quarante-cinq ans, après deux mois et demi de commandement, le premier chef de l'insurrection cévenole; pendant ce court espace de temps, il acquit sur sa troupe un ascendant si extraordinaire, que les catholiques l'attribuaient à ses sortilèges. Le secret de Laporte se trouvait dans sa figure martiale , sa piété fougueuse , son mépris de tout danger, sa haine des prêtres; il était l'un de ces hommes qu'on trouve toujours aux avenues des révolutions politiques et religieuses et qui, en exerçant pendant quelques heures sur les masses une royauté populaire, précipitent les événements.

Poul fit couper la tête de Laporte et celles de huit de ses compagnons. A ce sanglant cadeau qu'il voulait faire à Bâville, il joignit celles des trois hommes qu'il avait perdus; ces têtes furent promenées avec pompe dans les

1. Lonvreleuil , t. Ier, p. S5 et sniv. — Antoine Court, t. ïer, p. 87 et sniv. — Nap. Peyrat,

principales villes des Cévennes , clouées le 25 octobre sur le pont d'Anduze et portées ensuite à Montpellier à Bâville, qui les fit exposer à l'esplanade.1

Laporte laissa en mourant à sa troupe, comme héritier de son nom et de son courage, son neveu Roland.

Laporte , connu dans l'histoire des Camisards sous le nom de Roland, était né à Massoubeyrnn en 1675, et bien jeune encore il avait servi dans un régiment de dragons. Après la paix de Ryswyk, il retourna dans ses montagnes et se joignit à son oncle quand celui-ci donna le signal de l'insurrection cévenole. Jl déploya une activité extraordinaire pour engager ses coreligionnaires de la Vaunage à se lever comme un seul homme pour venger la cause de Dieu. Sa figure belle, intelligente et martiale, son éloquence grave mais hardie, passionnée mais biblique, firent une profonde impression sur les protestants; cinquante d'entre eux consentirent à le suivre et furent le noyau de la troupe, avec laquelle ii se jeta dans la vallée du Gardon d'Alais, incendiant les églises et abattant les croix; dans le mois d'octobre 1702 il rejoignit, à Saint- Jean du Gard , son oncle Laporte, dont il se sépara bientôt après pour ne plus le revoir. A sa mort il fut élu à l'unanimité à sa place, et prit le titre de « général des enfants de Dieu». Roland avait toutes les qualités d'un chef: il était hardi, mais prudent, et possédait au plus haut degré l'art du commandement; sa parole était brève, impérative, ses ordres nets, concis, son courage à toute épreuve, sa prévoyance rarement en défaut, son dévouement à sa cause sans bornes; il s'était donné à elle corps et âme; en tirant l'épée, il avait jeté le fourreau.

Quelques mois avant la mort tragique de Laporte, il y avait à Genève un jeune réfugié dont les yeux étaient sans cesse tournés vers ses chères Cévennes, que les Alpes,

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