‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 159 sur 253 · LIVRE XLl · texte numérisé non relu

LIVRE XLl

clans leur sauvage et majestueuse grandeur, n'avaient pu lui faire oublier. Une profonde mélancolie, signe avantcoureur du mal du pays, s'était emparée de lui. Il errait, comme une ombre, dans les rues de la cité hospitalière, et rarement un rayon de joie venait éclairer son visage. Il n'avait pas impunément passé sa première enfance sous le beau ciel de sa patrie, en face de l'Espérou et de l'Aigoal; il l'avait quittée en proscrit, mais il l'aimait toujours; car en partant, il y avait laissé ce que tout homme, quand il n'est pas époux et père, a de plus cher, un père et une mère. Ce jeune homme s'appelait Jean Cavalier; il était né, vers 1670 1 , à Ribaute près Ànduze. Ses premières années avaient été celles du pauvre, et il avait commencé par être valet de berger, puis apprenti dans une boulangerie d'Anduze : à Genève il travaillait de ses propres mains pour gagner sa vie, trop fier pour accepter le pain du jour, même quand il est offert par celui qui aime à faire du bien aux domestiques de la foi.

En quittant le sol de sa patrie, le jeune Cévenol en avait emporté un amour ardent pour sa foi proscrite et une haine plus ardente encore contre le papisme. Tout ce que les prêtres catholiques avaient fait pour le convertir n'avait servi qu'à accroître l'horreur que lui inspirait le romanisme. Le soir, au retour de l'école catholique, il retrouvait sa mère au foyer domestique; elle lui lisait la Bible et particulièrement les passages qui condamnent Rome: l'enfant prêtait une oreille attentive, et chaque passage des livres saints se gravait, en caractères ineffaçables, dans son cœur. Un jour il refusa d'aller à la messe et déclara à son maître d'école qu'il ne croyait pas un seul mot de ce qu'il lui enseignait. Le scandale fut grand. Le père de Cavalier s'effraya de l'audace de son enfant : «Tu me perdras, lui dit-il, va à la messe, je te l'ordonne. » La mère de Cavalier, plus attachée à son culte que son mari , encouragea son fils à persévérer dans la foi chrétienne, et le conduisit secrètement aux assemblées du désert. Là il entendit le grand Brousson. Le lieu de la scène, la voix vibrante et convaincue de l'orateur chrétien , impressionnèrent

1. On est incertain sur Tannée de la naissance de Cavalier. — Nap. Peyrat le fait naître plus tard.

vivement sa jeune imagination ; comme les enfants de son âge, il eut des inspirations, et ses premières paroles furent des paroles d'imprécation contre l'Église romaine.

La persécution, qui sévissait avec fureur, l'engagea à quitter ses chères Cévennes; aidé d'un guide intelligent, il put en huit jours franchir la frontière et arriva à Genève; il avait alors seize ans. Il gagnait sa vie en exerçant le métier de boulanger, lorsqu'un jour il rencontra le guide qui l'avait conduit dans la ville de refuge; illui demanda des nouvelles de son pays, comme Néhémie en demanda de Jérusalem aux juifs qui vinrent le visiter à Susan, la ville capitale. « Que fait mon père? que fait ma mère? que font mes frères? — Ton père, lui dit le guide, est dans la prison de Carcassonne, ta mère dans la tour de Constance. » A l'ouïe de ces paroles, le cœur du jeune homme fut brisé de douleur et ses yeux se remplirent de larmes. Pendant trois jours il jeûna, pria, puis son parti fut pris. «Je partirai et je délivrerai mes parents.» Le 1er juin 1702 il franchissait la frontière, et bientôt après il arrivait à Ribaute. ce Ton père et ta mère sont ici,» lui dit l'un de ses compatriotes. — «Ils sont libres!» s'écrie le jeune homme transporté de joie; il court vers la maison paternelle et se jette dans leurs bras. Sa joie fut courte; au moment où il les pressait sur son cœur, la cloche catholique sonnait l'heure de la messe, et son père et sa mère se disposaient, à se rendre à l'église: ils n'avaient obtenu leur liberté qu'à la condition d'abjurer.

Vous n'irez pas, leur dit Cavalier avec autorité, et il leur reprocha, avec une énergique douceur, d'avoir déserté la foi de leurs ancêtres, pendant qu'il était venu en France, bravant la mort pour les sauver. Ils étaient interdits ; leur lils leur apparaissait comme un prophète envoyé de Dieu pour les ramener dans le droit chemin; leur conscience se réveilla tout à coup, et ils résolurent, non-seulement de ne pas assister à la messe ce jour-là, mais encore de tout braver plutôt que de renier une seconde fois leur Sauveur. 1

1. Haag, France protestante, art. Cavalier. — Nap. Peyrat, Mémoires de Jean Cavalier, publiés à Londres en anglais. — Ces Mémoires ne doîvent être consultés qu'avec réserve.

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