‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 165 sur 253 · LIVRE XLl · texte numérisé non relu

LIVRE XLl

son esprit mercantile, l'ouvrier son bras, le ciel sa lumière et sa vie.

Dans cette heureuse région, dit un écrivain moderne1, le climat rigoureux des Hautes-Cévennes disparaît; l'hiver commence tard, il n'arrive qu'avec les derniers jours de décembre et vient comme un ami, sans secouer sur ces belles plaines ses frimas; au lieu des longues neiges des montagnes, c'est à peine s'il laisse tomber une couche légère qui cache le sol peu d'instants; le printemps le chasse de bonne heure. Dès la fin de janvier, se montrent les violettes, les jacinthes, les jonquilles; au milieu de mars poussent les bourgeons de la vigne; dans les premiers jours d'avril fleurissent les lilas; au commencement de mai rougissent les cerises, s'ouvrent les roses et les grenades. Suivant une tradition du moyen âge, les seigneurs de Montfrin exigeaient de leurs vassaux un panier de cerises pour le premier jour de mai.

Avec les fleurs, les fruits, arrivent les chaleurs de l'été, les ardeurs d'un soleil de feu, le souffle brûlant humide du vent d'Afrique qui chasse de gros nuages chargés de pluie et accable les hommes et les animaux. La main de Dieu, heureusement, a, dans son inépuisable prévoyance, placé à côté le remède. De la mer même vient, l'été, un petit vent doux qui souffle toute la journée, de dix heures du matin à quatre heures du soir et rafraîchit l'atmosphère; on le nomme le garbin. En outre, pendant sept mois de l'année souffle le vent du nord, qui tombe de la montagne, dissipe l'humidité, la pluie, chasse les émanations, les miasmes des étangs, des marais, et assure la salubrité du pays et la sérénité du ciel rarement troublé.

Ainsi, dans la montagne, la maigreur, la pauvreté, la laine, la neige, l'hiver; dans la plaine la fécondité, la richesse, la soie, le soleil, le printemps. On comprend de suite la différence du rôle assigné à ces deux régions. Dans la haute terre les Cévenols placèrent leurs magasins, leurs munitions, leurs armes, leurs vivres, leurs blessés; ce fut leur quartier général ; dans la plaine, au contraire, qui ne leur offrait aucun abri, ils poursuivirent les corps isolés, pillèrent les villages, les bourgs, les villes même,

J. Ernest Moret, Quinze ans du règne de Louis XIV, t. 1er

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y prirent tout ce qui leur manquait, l'argent, le blé, le vin, les habits, les fusils, la poudre, les souliers; dans la plaine ils attaquèrent les catholiques: ce fut leur champ de bataille. 1

Immédiatement après leur organisation, les cinq chefs cévenols ouvrirent la campagne. Salomon incendia les maisons presbytérales du Bousquet, de Cassagnas et de plusieurs autres villages. Cavalier tua le curé de Caissargues et brûla l'église. A Aiguevive il convoqua une assemblée où il prêcha avec un grand succès; sa jeunesse, sa parole facile, éloquente, impressionnèrent vivement ses auditeurs, qui saluèrent en lui un nouveau Gédéon. Cavalier était né général et orateur.

Baville, pour prévenir le retour de pareilles réunions, fit pendre quatre protestants d'Aiguevive à la porte de l'église, en condamna douze aux galères, fit raser la maison du consul et frappa le bourg d'une amende de mille livres 2. Quelques jours après, il condamna à mort le prédicant La Quoïte, qui exerçait une immense influence sur les populations.

1. Ouvrages consultés pour tout ce qui regarde la guerre des Camisards : Court, Hist. des Camisards. — Louvreleuil, Hist. du fanatisme renouvelé. — Brueys, Hist. du fanatisme. — Fléchier, Lettres choisies. — Mémoires de Cavalier. — Mémoires de Yillars.

— Mémoires de Bâville. — Mémoires du marquis Du Guiscard. —

— iïap. Peyrat, Hist. des pasteurs du désert. — Coquerel, Hist. des pasteurs du désert. — Dourille , Hist. des guerres civiles du \ivarais. — M. de .NoaiJles, Hist. de madame de Maintenon. — Corbière, Hist. de l'église réformée de Montpellier. — DeFélice, Hist. des protestants de France. — Borrel , Hist. de l'église réformée de Mmes. — Bulhières, Éclaircissements historiques sur les causes de la révocation de Fédit de Nantes et sur Fétat des protestants en France depuis le commencement du règne de Louis XIV jusqu'à nos jours. — Henri Martin. — Sismondi. — Michelet. — Mary Lafont. — Le Bulletin de la Société du protestantisme français. — Les manuscrits d'Antoine Court. — Archives de la guerre et un grand nombre de pièces, lettres, placards, édits, décrets, arrêts, etc. — France protestante des frères Haag.

2. Antoine Court, t. 1er. p, 94. — Louvreleuil, t. Ier, p. 100. — Brueys. t. Tlï, p. 27,

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« Il était, dit un historien, semblable à un coursier fougueux qui bondit dans les vastes prairies , que n'arrêtent ni les rochers escarpés, ni les précipices, ni les torrents, mais qui trouve à la fin un mors qui sait le dompter. » 1

La Quoïte, intrépide pendant les jours de son orageux apostolat, fut sublime d'héroïsme sur la roue, la torture ne lui arracha ni cri ni plainte; «le supplice qui brisa ses os, dit le curé de Saint-Germain de Calberte, ne brisa pas son cœur endurci. Il mourut obstiné dans son hérésie. » 1

Bâville, qui avait tant de moyens légaux de frapper les protestants, les trouva insuffisants; les procédures lui paraissaient trop lentes. Il obtint un arrêt du Conseil qui lui attribua la connaissance de tous les crimes relatifs à l'hérésie, avec le pouvoir « de nommer tels juges qu'il trouverait à propos pour faire faire le procès aux prévenus et les juger en dernier ressort».3

Les Jacobins du siècle dernier .ne furent ni plus résolus, ni plus expéditifs que le roi du Languedoc. Le terrible proconsul eût mieux fait de demander la permission d'immoler sans juges que de faire fonctionner les siens. Il n'eût pas été plus cruel, et la justice, à son nom, ne se couvrirait pas d'un voile de honte et de douleur... les assassins de 93 avec leurs couteaux sanglants , leurs manches retroussées et leurs fronts ruisselants de sueur, nous font horreur; mais les juges qui leur envoient des victimes, nous font plus horreur encore. Cependant Bâville explique Bâville. Il n'avait confiance que dans la terreur; pour lui, comme pour Charles IX, être cruel c'était être clément. Les principes sont toujours plus forts que les hommes.

L'intendant se trompa dans ses calculs : quand on sut que ses juges n'étaient que des bourreaux, plusieurs protestants allèrent se joindre aux insurgés.

Cavalier, dont la troupe s'était considérablement accrue, se rendit à Anduze, où il se réunit à Roland; les deux chefs, semblables à deux anges exterminateurs, se précipitèrent sur les villages catholiques, incendièrent les églises et tuèrent les prêtres connus par leur esprit per-

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