LIVRE XXXVI
sait leur zèle que dans leur ignorance et le désir de plaire au roi. Le père La Chaise, troublé par les succès de Bossuet, voulut avoir sa part de gloire dans cette croisade contre la Réforme ; il jeta les yeux sur un homme dont la conquête lui eût fait un singulier honneur. Le docteur Spon, de Genève, était à Lyon1; il lui adressa de Paris une lettre dans laquelle il le pressait d'abandonner l'hérésie. Spon, qui avait étudié les questions controversées , lui répondit une longue lettre qui est un vrai traité de controverse. L'historien de Genève met à profit sa science d'antiquaire; il avait étudié le passé sur les pierres des anciens tombeaux, et n'y avait pas trouvé des inscriptions telles que celles-ci: <l Priez pour lui; qu'il repose en paix», mais il y avait lu ces mots: «Il est mort en paix; il dort du sommeil de la paix; il est allé à Dieu.» — «Dans tous les bas-reliefs anciens, dit Spon au confesseur du roi, il n'y a aucune représentation du purgatoire et des prêtres disant la messe. Tout cela n'est-il pas bien capable de faire soupçonner, du moins un antiquaire, qu'il y a bien des nouveautés dans cette Eglise catholique qui se croit si ancienne; car, lorsqu'il s'agit d'antiquité, ce n'est pas à une antiquité de quatre ou cinq cents ans qu'il faut regarder, c'est à la première et pure antiquité. Après tout , vous ne pouvez vous vanter d antiquité , que dans les points essentiels dont vous convenez avec nous, et dans la plupart de vos cérémonies copiées des païens.*
« Permettez-moi d'ajouter ce que dit un de nos ministres , M. Hespérien, sur ce sujet : a Vous avez l'antiquité , dites-vous; je l'avoue, en quelque chose, et nous sommes nouveaux en quelque manière. Toute l'Eglise d'Occident était un corps malade, nous sommes guéris par la grâce de Dieu, en cela nous sommes nouveaux; vous êtes demeurés malades, en cela vous avez l'antiquité , qui vous est d'autant plus désavantageuse que les maladies invétérées tendent à la mort. Nous sommes nouveaux en qualité
1. Spon est particulièrement célèbre comme historien, il a écrit l'Histoire de Genève.
2. Les conformités des cérémonies modernes avec les anciennes, où il est prouvé par des autorités incontestables que les cérémonies de l'Église romaine sont empruntées aux païens. — Voy. Du Choul.
de réformés , comme un corps est nouveau quand il est guéri; mais nous sommes anciens en qualité de chrétiens orthodoxes. La Réformation est un accident à l'Église , lequel ne fait rien à son essence ; l'essentiel est la vraie foi et l'adoration légitime. C'est de là que le salut dépend. Où étiez-vous , nous dit-on , avant Calvin ? Nous étions dans une société semblable où étaient les véritables juifs au temps de Jésus ; nous étions dans un lieu où il ne faisait pas trop sûr de s'arrêter.»
Le père La Chaise ne revint pas à la charge. La lettre du docteur demeura sans réponse.1
Madame de Maintenon , dont le zèle pour la conversion des réformés croissait en raison de la dévotion du roi, ne demeura pas inactive; elle se souvint de la méthode suivie à son égard quand on la contraignit à abjurer ; elle l'employa sans scrupule auprès des enfants de M. de Vilette-Murcay, petit-fils, par sa mère, de Théodore Agrippa d'Aubigné. N'ayant pu engager son cousin à lui confier l'éducation de ses enfants , elle obtint du marquis de Seignelay un commandement qui devait l'éloigner durant un temps assez considérable. Pendant que M. de Vilette partait de La Rochelle avec l'amiral d'Estrées, et se dirigeait vers l'Amérique , elle fit enlever ses deux fils et Mlle de Murcay, sa fille, alors âgée de sept ans.
Dans les détails que Madame de Maintenon donne de cet enlèvement, elle dit, en parlant de Mademoiselle de Murcay : c(Je l'emmenai avec moi; elle pleura un moment quand elle se vit seule dans mon carosse, ensuite elle se mit à chanter, elle dit à son frère qu'elle avait pleuré en songeant que son père lui dit en partant , que si elle changeait de religion et venait à la cour sans lui, il ne la reverrait jamais.»
a Je ne doute pas , écrivait Madame de Maintenon à Madame de Vilette, que l'enlèvement de votre fille ne fasse bien du bruit; j'ai voulu agir ainsi pour vous tromper la première, ne craignant rien plus que de vous commettre avec M. votre mari. M. de Seignelay m'a dit aujourd'hui