LIVRE XLI
«Ce sont elles qui ont banni la tristesse de nos cœurs nu milieu des plus grands périls, aussi bien que dans les déserts et les trous des rochers , quand la faim et le froid nous pressaient et nous menaçaient.
«Nos plus pesantes croix ne nous étaient que des fardeaux légers, à cause que cette intime communication que Dieu nous permettait d'avoir avec lui nous soulageait et nous consolait : elle était notre sûreté et notre bonheur.
« Ce sont nos Inspirations qui nous ont fait délivrer plusieurs prisonniers de nos frères ; reconnaître et convaincre des traîtres; éviter des embûches, découvrir des complots et frapper à mort des persécuteurs.
«Si les Inspirations de FEsprit-Saint nous ont fait remporter des victoires sur nos ennemis par l'épée, elles ont fait plus glorieusement triompher nos martyrs sur les échafauds. C'est là que le Tout-Puissant a fait des choses grandes; c'est là le terrible creuset où la fidélité et la vérité des saints a été éprouvée. Les paroles excellentes de consolation et les cantiques de réjouissance du grand nombre de ces bienheureux martyrs, lors même qu'ils avaient les os brisés sur les roues, ou que les flammes avaient déjà dévoré leur chair, ont été sans doute de grands témoignages que leurs Inspirations descendaient, chacune de tout don parfait. »
A côté de leurs prophètes, les camisards avaient leurs ministres; aucun d'eux n'avait été régulièrement consacré, et ils n'étaient pas cependant au-dessous de leur tâche. Plusieurs d'entre eux possédaient au suprême degré l'art de captiver : ils n'avaient pas lu un seul livre de rhétorique et ils étaient orateurs : parmi ces prédicants, Cavalier occupait le premier rang; ses frères aimaient sa parole facile, entraînante, quelquefois inspirée; au second rang se trouvaient Moïse d'Uzès, Daire de Vaunage, François Sauvère de Beauvoisin, Saint-Paul du Vivarais, Salomon Couderc; Castanet et Roland étaient aussi prédicateurs; tous ils administraient les sacrements.
Louis XIV avait proscrit le culte protestant, rasé les temples, chassé les ministres, et voilà, la Réforme fran-
çaise renaissait au milieu du théâtre sanglant de la guerre; un arbre touffu servait de temple, un quartier de roche de chaire, une pierre plate de table sainte; la ferme du laboureur et l'atelier de l'ouvrier fournissaient les prédicateurs, et ces prédicateurs improvisés étaient plus écoutés que ne le furent jamais Saurin, Claude, Mestrezat, Dubosc. Ils consolaient, fortifiaient, disposaient leurs auditeurs au combat et les préparaient au martyre.
Les assemblées se tenaient rarement dans le même lieu, et à des jours fixés; on les annonçait à l'avance; à l'heure indiquée on y voyait accourir une foule avide; elles avaient lieu le plus souvent le dimanche; quand la Sainte-Cène était administrée, tout le monde n'y était pas indistinctement admis; à un signal donné, les assistants tombaient à genoux. Un prophète parcourait les rangs, et il en faisait sortir ceux que l'Esprit lui désignait comme n'étant pas assez préparés pour se présenter à la table sacrée.
Outre les assemblées religieuses , les camisards avaient des services journaliers et extraordinaires, ils priaient trois fois par jour, jeûnaient, lisaient la Bible, chantaient des psaumes; ils ne faisaient rien, n'entreprenaient rien sans adresser leurs prières à Dieu; la plus grande union régnait parmi eux. Cavalier nous a laissé, dans ses mémoires, un tableau de cette Église chrétienne nomade à travers les Cévennes. ((Ni les querelles, dit le chef camisard, ni les inimitiés, ni les calomnies, ni les larcins n'étaient point pratiqués parmi nous; tous nos biens étaient en commun, nous n'étions qu'un cœur et qu'une âme; tout jurement, toute imprécation, toute parole obscène étaient entièrement bannis de notre société, et les inspecteurs que nous avions établis parminous, afin que tout se fit avec ordre et décence, prenaient un soin particulier de nos pauvres et de nos malades, et leur fournissaient toutes les choses nécessaires : heureux temps, s'il avait toujours duré ! » 1
7 r; xxviii. d
Un autre côté plus terrestre de la vie des camisards mérite aussi d'attirer notre attention. Ils campaient dans