LIVRE XLÎ
un pays devenu un vrai désert. Il leur fallait des vivres, des munitions de guerre, des vêtements, des médicaments; ils usaient alors des droits de la guerre et de la nécessité; ils enlevaient tout le pain qu'ils trouvaient sur leur passage. Les protestants qui. ne campaient pas s'ingéniaient à leur l'aire parvenir de la viande, du lard, toute espèce de denrées; la distribution s'en faisait avec ordre et économie; chaque troupe recevait ce qui lui revenait eu égard au nombre d'hommes dont elle se composait; les insurgés pensaient à l'avenir, et, semblables à la fourmi qui travaille en prévision de l'hiver, ils transformaient les cavernes en magasins de vivres et de provisions, et les remplissaient au moyen des razias qu'ils faisaient chez les prêtres et les catholiques; tout pour eux était de bonne prise : vin, bétail, blé, légume, châtaignes, etc.
Quant aux munitions de guerre, elles leur faisaient souvent défaut; ce n'était qu'à force de ruse, de persistance et à l'aide de contrebandiers, qu'ils pouvaient se procurer de la poudre; ils en fabriquaient même. Les balles étaient plus faciles à trouver : ils fondaient la vaisselle d'étain et le plomb des églises. Les enfants de Dieu avaient pour hôpitaux les cavernes les plus reculées du théâtre de la guerre; c'est là qu'ils conduisaient leurs blessés, qu'ils soignaient avec un pieux dévouement; la nécessité qui leur donna des ministres, leur donna aussi des médecins, des chirurgiens, des pharmaciens, des infirmiers, tous dévoués à leur tâche. 1
Les camisards avaient pour leurs chefs cette obéissance passive et intelligente qui a fait du soldat français le premier soldat du monde ; ils savaient qu'ils ne combattaient que pour reconquérir leurs libertés religieuses et qu'aucun intérêt terrestre ne leur avait fait désirerle commandement. Chaque chef agissait sous sa responsabilité particulière et ne recevait le mot d'ordre que de lui-même. Cependant, Roland était reconnu comme le général en chef des enfants de Dieu. Le témoignage des historiens catholiques ne laisse aucun doute à cet égard.
Roland, qui, h l'intrépidité d'un soldat et au coup d'œil d'un habile capitaine, joignait le génie administratif d'un
1 . Théâtre sacré des Cévennes. — Nap. Peyrat. — Court. -— Mémoires de Cavalier.
chef d'état-major, «avait, dit l'historien des pasteurs du désert, échelonné la hiérarchie selon le mode décimal. Il y avait des chefs de dix, des chefs de cinquante, des chefs de cent. Ce mode est le plus naturel et le plus antique. On le retrouve dans les armées de Tamerlan, de Romulus, de Moïse.
«La ressemblance est encore plus frappante avec l'organisation de la cité de Lycurgue. Sparte était composée de cinq tribus. Chaque tribu donnait à l'armée une mora commandée par un polémarque ; chaque mora renfermait quatre lochos ou centaines ; chaque lochos deux pentéchostys, deux énomoties ou pelotons de vingt-cinq hommes. L'insurrection cévenole était composée des peuples de cinq cantons. Chaque canton fournissait une division commandée par un brigadier-général. Chaque division renfermait, terme moyen, quatre brigades ou centaines, chaque brigade deux cinquantaines, chaque cinquantaine deux pelotons de vingt-cinq hommes ou cinq dizaines.
«Leur camp était une Sparte errante; la discipline la plus sévère y régnait; malheur à celui qui l'enfreignait. Il était frappé sans miséricorde... surtout s'il dérobait, et plus encore, s'il se rendait coupable de meurtre ou de trahison. Ils étaient livrés aux exterminateurs ou bourreaux, après que les prophètes, leurs juges, avaient prononcé la sentence.»
Tel était le spectacle qu'offraient les enfants de Dieu, campés dans les Cévennes à la vue des troupes royales. La cour, irritée qu'une poignée de paysans osât lui résister les armes à la main, résolut de finir la guerre, qui ne pouvait se continuer qu'à son déshonneur; elle dirigea de nouvelles troupes dans les Cévennes et mit à leur tête de Julien et de Parate.
Le premier était un ancien protestant qui avait abandonné sa foi en échange d'une pension et d'un brevet de brigadier. Bâville l'accueillit avec beaucoup de bienveillance; Julien justifia pleinement le choix qu'on avait fait de lui1: il haïssait les protestants avec la haine d'un nouveau converti et la brutalité d'un soldat.