‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 181 sur 253 · LIVRE XLI · texte numérisé non relu

LIVRE XLI

Ravanel et Catinat rallièrent quelques-uns de leurs soldats et attendirent Cavalier dans la forêt où ils avaient cherché un refuge contre Julien ; leur chef ne vint pas, ils le crurent mort. Leur douleur fut profonde, et ils le pleurèrent plus que s'ils avaient perdu l'armée tout entière. Dans ce moment de douloureuse angoisse, ils se montrèrent ses dignes lieutenants. Us donnèrent le signal du départ, et sous un ciel humide et froid, et sur un sol couvert de neige, ils marchèrent toute la nuit et arrivèrent sur le bord de la Cèze, vis-à-vis du village de Rochegude. Ils traversèrent à la nage cette rivière rapide. Le brave Espérandieu s'y noya. A peine eurent-ils franchi le torrent, qu'ils se trouvèrent en présence de mille obstacles. Les milices royales occupaient toute cette contrée montueuse. Ravanel ne s'en effraya pas : «En avant», dit-il à ses braves soldats... et il se fraya un passage à travers ses ennemis étonnés de son audace... vingt fois il se trouva en leur présence, et vingt fois il les culbuta. Ce n'est qu'à Bouquet qu'il se sentit en sûreté ; il s'y reposa deux jours et alla de là rendre compte à Roland de la malheureuse expédition du Vivarais.

Roland connaissait déjà la fatale nouvelle; mais il oublia tout pour ne penser qu'à Cavalier. Trop grand pour être jaloux, il mesurait le vide immense que sa mort allait faire au milieu des enfants de Dieu. Il pleurait son jeune ami, comme David son cher Jonathan, quand tout à coup un émissaire lui arriva de la part de celui qu'il croyait mort. La défaite de Vagnas était réparée, Cavalier lui était rendu.

Pendant le combat de Vagnas, la vie de Cavalier courut de grands dangers. Au moment où, harassé de fatigue, il s'enfonçait dans un bois, deux grenadiers se mirent vivement à sa poursuite; ils étaient à quelques pas de lui, quand il se retourna, brûla la cervelle à l'un, épouvanta l'autre et disparut dans les taillis, où il rencontra quatre camisards qui le croyaient mort. Ils s'enfoncèrent de plus en plus dans le boîs que les troupes royales fouillaient dans tous les sens. C'en était fait de Cavalier, s'il n'eût découvert, derrière une touffe de buissons, l'entrée d'une

caverne; il s'y blottit avec ses compagnons. La neige qui, à vues humaines, devait les faire découvrir, fut leur salut. Quand ceux qui les poursuivaient passèrent devant la caverne, elle avait, en tombant, effacé la trace de leurs pas. Le lendemain, un peu avant le jour, ils sortirent de leur retraite et s'aperçurent qu'au lieu de s'éloigner du champ de bataille, ils s'en étaient rapprochés. A la vue des troupes royales qui dépouillaient et ensevelissaient les morts , ils rebroussèrent chemin et entrèrent dans une métairie. Cavalier pria la fermière de lui donner un guide jusqu'à Barjac. Celle-ci se pencha à l'oreille de l'un de ses deux enfants et lui dit quelques mots; Cavalier soupçonna une trahison: «Partons», dit-il à ses compagnons; dans ce moment, ce jeune homme qui avait affronté tant de périls et qui s'enivrait du son des clairons et de l'odeur de la poudre, eut peur : la mort, celle que donne le bourreau; lui apparut avec toutes ses horreurs; mais il sut cacher son abattement à ses compagnons. «Frères, leur dit-il, si Dieu veut que nous mourions, mourons; mais en mourant, consolons-nous par la pensée de la justice de notre cause; n'avons-nous pas combattu pour la liberté contre le despotisme, pour Dieu contre les hommes?»

Il les préparait et se préparait à la mort, quand il aperçut un torrent1, dont les berges n'étaient pas couvertes de neige; ils descendirent son cours pendant une demi-heure et trouvèrent une caverne dans laquelle ils s'enfoncèrent et du fond de laquelle ils virent passer les soldats qui étaient à leur recherche.

Quand la nuit fut venue, ils sortirent; une lumière, qu'ils aperçurent dans l'obscurité, fut le phare qui les orienta. Ils se dirigèrent vers elle; elle éclairait une maison isolée. «Ouvrez,» cria Cavalier d'un ton impérieux; un vieillard parut : « Nous avons faim, donnez-nous à manger,» lui dit-il; leur hôte leur servit tout ce qu'il avait, des œufs, du pain, quelques châtaignes. Le chef camisard paya généreusement le vieillard, qui le conduisit à Saint-Jeande-Marvejols; de là il se rendit sur les bords de la Cèze, qu'il traversa à la nage, et trouva trente hommes des dé-

1. Ce torrent est probablement celui qui se trouve au sud de la maison de campagne que M. le comte de Môntferré a fait construire près et au nord de Barjac.

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