LIVRE XLII
lilé à se dérober à leur poursuite. Mais ce qui faisait surtout des camisards des soldats exceptionnels, c'est l'assurance qu'ils étaient le peuple de Dieu et qu'ils combattaient pour sa cause. En effet, des choses étranges et mystérieuses se passaient au milieu d'eux, leurs prophètes leur indiquaient l'approche de l'ennemi, découvraient les traîtres qui se glissaient dans leurs rangs. Un événement qui fit alors un grand bruit dans les Cévennes, contribua à accroître leur enthousiasme et à leur donner ce mépris de la mort qui, à l'heure d'un combat, enfante des merveilles.
« Un jour que Cavalier, dit Missondans son Théâtre sacré des Cévennes^vaii tenu une assemblée, joignant les Tuileries de Cannes, proche de Serignan, après les exhortations, la lecture et le chant des psaumes, Clary1, qui avait reçu des grâces excellentes et dont les révélations fréquentes étaient, avec celles de Cavalier, les guides ordinaires de la troupe camisarde, fut saisi de l'Esprit au milieu de l'assemblée. Ses agitations furent si grandes que tout le monde en fut ému. Lorsqu'il commença à parler, il dit plusieurs choses touchant les dangers auxquels les assemblées des fidèles se trouvaient ordinairement exposées, ajoutant
3ue Dieu était celui qui veillait sur elles , et qu'il les garait. Ses agitations augmentèrent, l'Esprit lui fit prononcer à peu près ces mots:
« Je t'assure, mon enfant, qu'il y a deux hommes dans cette assemblée qui n'y sont venus que pour vous trahir ; ils ont été envoyés par vos ennemis pour épier tout ce qui se passe entre vous, et pour en instruire ceux qui leur ont donné cette commission; mais je te dis que je permettrai qu'ils soient découverts et que tu mettes toi-même la main sur eux.
« Tout le monde était fort attentif à ce qu'il déclarait, et alors ledit Clary, étant toujours dans l'agitation de la tête et de la poitrine , marcha vers l'un des traîtres, Jacques Durand, du lieu de Saint-Théodorite, et mit la main sur lui.
« Cavalier, ayant vu cela, ordonna à ceux qui portaient des armes d'environner l'assemblée de telle manière que
1. MM. Haag écrivent Claris; A. Court écrit Clary. — Prophète, né a Quissac, mort sur la roue à Montpellier, le 25 octobre 1710.
personne n'en pût échapper. L'autre espion, Bos, dit le Chasseur, du lieu de Serignan, qui était à quelque distance, fendit la presse et vint auprès de son camarade, se jeter aux pieds de Cavalier en confessant sa faute et en demandant pardon à Dieu et à l'assemblée. L'autre fit la même chose, et tous deux dirent que leur extrême pauvreté avait été la cause qu'ils avaient succombé à la tentation, mais qu'ils s'en repentaient et qu'ils promettaient qu'avec l'assistance de Dieu, ils seraient à l'avenir fidèles si on voulait leur donner la vie.
« Cependant Cavalier les fit lier et commanda qu'on les gardât. Alors l'inspiration de Clary continuant avec de grandes agitations , l'Esprit lui fit dire, à fort haute voix, que plusieurs murmuraient sur ce qui venait d'arriver, comme si la facilité et la promptitude avec lesquelles les deux accusés avaient confessé, étaient une marque qu'il y avait eu de l'intelligence entre Clary et lui pour supposer un miracle.
ce 0 gens de petite foi, dit Y Esprit, est-ce que vous doutez encore de ma puissance, après tant de miracles que je vous ai fait voir? Je veux qu'on allume tout présentement un feu, et je te dis, mon enfant, que je permettrai que tu te mettes au milieu des flammes, sans qu'elles aient de pouvoir sur toi.
« Sur cela le peuple cria et particulièrement les personnes qui avaient murmuré:
« — Seigneur, retire-nous le témoignage ^du feu ! Nous avons éprouvé que tu connais les cœurs.
«Mais comme Clary insista avec des redoublements d'agitation de tout son corps, Cavalier, qui ne se pressait pas trop dans une affaire de cette conséquence, ordonna enfin qu'on allât chercher du bois sec pour faire promptement un feu. Comme il y avait tout auprès de là des fourneaux à tuiles, on trouva dans un moment quantité de branches sèches de pin et de cet arbrisseau épineux qu'on appelle dans les Cévennes Argealas. Ce même bois, mêlé de grosses branches, fut entassé au milieu de l'assemblée, dans un endroit un peu bas, de sorte que tout le monde était élevé tout autour. Alors Clary, qui avait ce jour-là une camisole blanche, se mit au milieu du tas de bois, se tenant debout, et levant les mains jointes au-dessus de la tête ; il était
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toujours dans l'agitation et parlait par inspiration. Toute la troupe en armes environnait l'assemblée entière, qui était en pleurs et en prières, les genoux en terre, faisant un cercle à l'entour du feu. La femme de Clary était là -qui faisait de grands cris.
(( Chacun vit Clary au milieu des flammes qui l'enveloppaient et qui le surmontaient de beaucoup. Il ne sortit du milieu du feu que quand le bois eut été tellement consumé qu'il ne se leva plus de flammes. L'Esprit ne l'avait point quitté pendant ce temps-là, qui fut d'environ un quart d'heure , et il parlait encore avec sanglots et mouvements de poitrine quand il fut sorti.
« Cavalier fit la prière générale pour rendre grâces à Dieu de la grande merveille qu'il avait daigné faire pour fortifier la foi de ses serviteurs.
« Je fus le premier, ajoute l'auteur auquel nous avons emprunté ce récit, à embrasser le digne frère Clary et à considérer son habit et ses cheveux que le feu avait tellement respectés qu'il était impossible d'en apercevoir aucune trace. »
Cet événement, diversement apprécié et jugé, donna à l'insurrection une force telle, que Bâville crut que le seul moyen de l'éteindre était, de faire un désert des hautes Cévennes. L'intendant, inflexible comme le destin, ne recula pas; il s'agissait cependant de dévaster quarante lieues de terrain et de détruire de fond en comble 669 villages et 608 hameaux1. «La révolte, disait Bâville dans un mémoire, a commencé par les hautes Cévennes, habitées presque en entier par des nouveaux convertis; cette contrée, par sa position topographique, ses montagnes escarpées, ses vallées étroites et profondes, ses cavernes et ses précipices , rend facile la guerre de p;artisans; pendant six mois, on a non-seulement vainement essayé de chasser les insurgés de leur retraite , mais encore ils ont osé en sortir et venir camper dans la plaine à deux lieues de Nîmes. Le seul moyen de les anéantir, c'est de détruire les villages et les hameaux qui