LIVRE XLII
un démon; elle leur donna sa bourse, sa ceinture d'or et un beau diamant qu'elle sortit de son doigt; mais rien n'adoucit ces tigres. Un d'eux lui dit : «Je veux tuer tous les catholiques et vous tout à l'heure. — Et que vous reviendra de ma mort? lui dit-elle, accordez-moi la vie. — Non, c'en est fait, lui répondit ce brutal, vous mourrez de ma main, faites votre prière.» Alors ma pauvre maîtresse, se mettant à genoux, pria Dieu tout haut de lui faire miséricorde et à ses meurtriers, et comme elle continuait sa dévotion, elle reçut un coup de pistolet à la mamelle gauche, qui la jeta par terre, un coup de sabre à travers le visage et un coup de pierre sur la tête. Un autre scélérat tua la nourrice a'un coup de pistolet, et, soit qu'ils n'eussent plus d'autres armes chargées, ou qu'ils voulussent épargner les munitions, ils se contentèrent de me percer de plusieurs coups de baïonnettes. Je contrefis la morte, ils crurent que je l'étais en effet, et ils se retirèrent. Quelque temps après, je me traînai auprès de ma maîtresse, je l'appelai, elle me répondit d'une voix basse : «Ne me quitte point, Suzon, jusqu'à ce que j'aie expiré.» Elle ajouta : «Je meurs pour ma religion et j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi ; dis à mon époux que je lui recommande notre petite.» Après cela, elle ne s'occupa que de Dieu, par des oraisons courtes et tendres, jusqu'à son dernier soupir, qu'elle rendit à mes côtés, à l'entrée de la nuit. » 1
A la nouvelle de ce hideux assassinat, tous les catholiques du Languedoc frissonnèrent d'indignation, et leur haine pour les protestants s'en accrut ; mais ces derniers ne furent pas moins indignés ; ils repoussèrent hautement toute solidarité avec les camisards noirs. Cavalier se mit vivement à la poursuite des meurtriers, les joignit au bois de Bouquet, s'empara de leurs personnes et les fit juger par un conseil de guerre. Trois d'entre eux furent passés parles armes ; le quatrième s'évada.*
1. Mémoires de Cavalier, p. 229 et suiv. — Brueys. — Louvreleuil. — Nap. Peyrat. — Court.
2. Court, t. II, p. 105-106. — Mémoires de Cavalier, p. 229 et suiv.
La guerre ne discontinuait pas; chaque jour apportait la nouvelle d'une rencontre, d'un incendie, d'un meurtre. Rapporter tout en détail, n'amènerait que'la répétition des mêmes scènes; vaincus la veille, les camisards étaient vainqueurs le lendemain. Seulement une chose étonne, c'est qu'une poignée d'insurgés ait pu, pendant si longtemps , résister à des troupes aguerries et formées à la discipline militaire, et aux expédients héroïques conçus par Bâville et exécutés à la lettre par Montrevel. Abraham Mazel, l'un des plus célèbres chefs camisards, nous donne l'explication de cette énigme. «Il est vrai, dit le prophète, nos ennemis étaient en grand nombre et nous n'étions qu'une petite poignée de gens; ils avaient des chevaux et des chariots, de l'or, des armées et des forteresses; et nous, on le sait, ces secours nous manquaient; mais l'Éternel des armées était notre force. Que toute la terre le sache ! c'est Dieu lui-même , son conseil et son bras qui ont opéré ce que l'esprit humain ne saurait comprendre.» 1
A ces considérations d'un ordre spirituel, il faut joindre le mépris des camisards pour la mort, la connaissance parfaite qu'ils avaient des localités, l'appui qu'ils trouvaient parmi leurs coreligionnaires, l'espérance qu'ils forceraient Louis XIV à leur rendre leurs libertés et surtout la terreur qu'ils inspiraient aux troupes royales par une bravoure qui a pu être égalée, mais qui n'a jamais été surpassée... Après dix-huit mois d'une lutte incessante , ils étaient toujours debout, terribles dans les attaques, héroïques dans les retraites, ne recevant pas de quartier, mais n'en faisant pas. Les échanges de prisonniers n'avaient donc pas lieu; une fois cependant, on dérogea à la règle générale: celle que les catholiques appelaient par dérision la princesse de l'Aïgoal, tomba entre les mains des troupes royales. Castanet, qui aimait passionnément sa chère Mariette, pénétra dans Valleraugue, s'empara d'une dame de qualité et fit savoir à son mari, que si Mariette était pendue, sa femme serait décapitée. Celui-ci eut des amis puissants qui agi-