LIVRE XLII
par terre. Le commandant catholique , les croyant tous morts ou blessés, cria à ses soldats: En avant! La baïonnette au bout du fusil , ils s'élancent vers le lieu où ils ont vu tomber les insurgés ; ceux-ci les attendent en silence ; quand les soldats royaux sont à quelques pas d'eux, les camisards se lèvent comme un seul homme, entonnent un psaume, déchargent leur fusil à bout portant et s'élancent sur eux avec furie; au même moment, des cavaliers, secondés par des fantassins , sortent tout à coup derrière des taillis où ils se tenaient cachés, exécutent, avec la rapidité de l'éclair, une évolution qui enferme les troupes de la marine dans un cercle de fer et de feu. L'étonnement et la terreur font tomber les armes de leurs mains ; elles meurent sans opposer la moindre résistance, mais sans se plaindre. La Jonquière ne dut son salut qu'au cheval d'un dragon. Il abandonna ses braves officiers , dont la plupart furent tués. 1
Cette victoire valut à Cavalier un surcroît de gloire et un riche butin. Montrevel quittait Uzès , lorsqu'il apprit la fatale nouvelle. Il retourna sur ses pas, mit toutes ses troupes en mouvement pour chercher les camisards. Ils avaient disparu.
Cette défaite impressionna vivement les catholiques, qui n'épargnèrent pas Montrevel. «Il dédaigne, disaient-ils ironiquement, de tirer l'épée contre des gens attroupés; le mépris qu'il a pour eux est cause qu'il néglige de les détruire tous!» Us ne comprenaient pas qu'un maréchal de France, à la téte d'une belle armée, n'eût pas anéanti, depuis longtemps , quelques pâtres qui , à défaut de fusils, se battaient quelquefois à coups de pierres. Les moqueries d'un côté, les revers de l'autre , la guerre enfin, dont on n'entrevoyait pas la fin, décidèrent la cour à donner un successeur à Montrevel; elle y fut préparée parles plaintes que les catholiques de la province faisaient de ses dépenses
1. Louvreleuil, t. III, p. 20. — Brueys, t. III, p. 274. — Mémoires de Villars, t. II, p. 233. — Court. — Nap. Peyrat. — Ernest Moret.
folles, de sa négligence, de son inaction1 et surtout par l'affaire de Saint-Chaptes. Chamillart lui écrivit une lettre rude, sévère, dans laquelle il le rendait responsable d'une défaite qu'il aurait pu éviter.5
Montrevel , qui souffrait cruellement dans son orgueil blessé, voulut, avant de quitter un commandement, dans lequel le peu de gloire qu'il s'était acquis sur d'autres champs de bataille , s'était évanoui , montrer à la cour qu'il n'avait pas été indigne de sa confiance. L'occasion qu'il cherchait et qui devait le relever dans l'estime de l'armée, se présenta bientôt.
Cavalier , après sa victoire , se croyait invincible; il voyait accourir chaque jour de nouveaux soldats sous son drapeau; la discipline militaire s'introduisait dans son camp; il avait mille hommes d'infanterie et deux cents cavaliers bien équipés; à leur tête marchaient huit tambours, un trompette et un fifre.3
Le chef camisard , de Saint-Chaples se porta sur Boucoiran, gros bourg situé entre Nîmes et Alais, surmonté d'un château fort; il s'empara de la partie inférieure du bourg , dont il rasa les fortifications; il ne jugea pas prudent de poursuivre l'attaque et se porta sur Saint-Geniès, village situé au midi deBoucoiran, sur la route de Nîmes; il le fit investir, s'en empara, brûla l'église et abattit les remparts. Ce jour-là (13 avril 1704; Cavalier était magnifique; il avait douze gardes habillés de rouge et quatre laquais. 4
Son triomphe ne devait pas être de longue durée; Montrevel, rendu vigilant par le désir d'effacer , par une action d'éclat, la défaite de Saint-Chaptes, avait concentré ses troupes et suivait, par les renseignements de ses agents, la marche des camisards, qui, de Saint-Geniès, s'étaient portés vers Caveirac. Pour endormir la vigilance de Cavalier, il avait fait courir le bruit qu'il partirait le 16 août. Le chef camisard, oubliant que la méfiance est la première vertu des vainqueurs, accueillit légèrement le bruit, et arriva , vers le soir , à Caveirac ; le lendemain il fit démolir