LIVRE XLIII
Villars (Louis-Hector de), né à Moulins en 1653, montra de bonne heure un goût décidé pour les armes; à dix-neuf ans, il assistait au célèbre passage du Rhin, et deux ans après, il gagnait les épaulettes de colonel à la bataille de Sénef et achevait sous Luxembourg son apprentissage militaire commencé sous Condé et sous Turenne. L'élève fut à la hauteur de ses illustres maîtres, et compta, jeune encore, parmi les plus habiles et les plus heureux généraux de Louis XIV, pour lequel il gagna la bataille de Friedlingen (1702). Ses soldats, enthousiasmés de l'habileté qu'il avait déployée, le proclamèrent maréchal de France sur le champ de bataille. Le roi fit taire, dans cette occasion, son absolutisme et ratifia celte glorieuse nomination. Villars unissait aux qualités du capitaine celles du diplomate; sa taille imposante, sa figure belle et sympathique et sa parole facile et persuasive faisaient du vainqueur de Friedlingen Tun des hommes les plus accomplis de son siècle.
Nous avons laissé à Paris d'Aigaliers occupé à faire goûter ses projets à Chamillard ; le ministre lui ordonna d'aller à Lyon attendre Villars; en descendant le Rhône, le baron lui développa ses plans et l'engagea à se défier des prêtres: le maréchal l'écouta avec beaucoup de patience et de bonté : (J'aurai toujours, lui dit-il, deux oreilles pour écouter les deux partis.»
A Tournon Julien s'embarqua avec eux; la conversation roula naturellement sur les camisards: «Le moyen d'en finir, dit le dévastateur des Cévennes, c'est de tout exterminer, de tout tuer.
— En agissant ainsi, répondit le baron, vous attiserez le feu au lieu de l'éteindre.
— Connaîtriez -vous, lui dit ironiquement Julien, un autre moyen pour terminer l'affaire? » Le gentilhomme lui déroula son projet.
Son interlocuteur, haussant les épaules, lui dit: «Vous ne trouverez pas quatre protestants disposés à prendre les armes pour vous seconder.
— Nous en trouverons, répondit le baron, si M. le maréchal le permet, non pas quatre, mais des milliers.»1
Villars arriva à Beaucaire le 20 août 1704. Bâville le reçut avec un sourire railleur: ((Vous ne pourrez que réussir, lui dit-il, puisque vous avez d'Aigaliers pour conseiller.» Le pauvre baron, auquel ces paroles furent rapportées, craignit de voir ses projets repoussés, néanmoins il ne se découragea pas, et, à peine arrivé à Nîmes, il convoqua les principaux protestants qui, à sa grande joie, approuvèrent ses plans et, passant des paroles à l'action, demandèrent au maréchal des armes, s'offrant à courir sur les insurgés, s'ils refusaient de déposer les leurs. Le mardi, 22 août, ils lui présentèrent une requête signée des hommes les plus considérables de leur parti; il les reçut avec beaucoup de bonté: ((Je me servirai de vous, leur dit-il, avec la même confiance que je me sers des catholiques, j'espère avec la douceur ramener les rebelles; faites savoir partout qu'il y aura amnistie complète pour tous ceux qui, dans huit jours, se retireront avec leurs armes dans leurs maisons.»2
Le maréchal voulut connaître par lui-même les causes de la guerre , l'état des esprits , les lieux ; il parcourut les principales villes de la contrée; partout il harangua les magistrats, mettant dans ses paroles autant de fermeté que de douceur; son langage, qui contrastait avec la dureté de celui de Bâville, lui gagnait les cœurs; néanmoins il ne se dissimula pas que la pacification des Cévennes ne serait pas l'affaire d'un jour; soldat courageux, il savait ce que peut le courage , surtout quand il est près