LIVRE XLIIÏ
joindre son escorte, s'avança vers les soldats de Cavalier et leur jeta quelques poignées d'or en leur disant : «Voilà pour boire. »
Les camîsards ne se baissèrent pas même pour regarder For qui roulait à leurs pieds, et, levant fièrement la tête, ils lui dirent : «Ce n'est pas de l'argent qu'il nous faut, mais la liberté de conscience.
— Il n'est pas en mon pouvoir de vousTaccorder, leur répondit La Lande, mais votre intérêt vous ordonne de vous soumettre au roi.»
Cavalier prit alors la parole et, au nom de sa troupe, dit à La Lande : «Nous sommes prêts à obéir au roi, pourvu qu'il nous accorde notre demande; sinon, nous mourrons les armes à la main plutôt que de nous voir exposés aux cruelles violences qu'on nous fait souffrir.» Cavalier exprimait les sentiments de sa troupe et non les siens ; le tentateur l'avait mordu.
Le lendemain de l'entrevue du pont d'Avènes d'Aigaliers eut une conférence avec Cavalier à Saint-Jean-de-Ceyrargues. Il s'efforça de lui persuader que le roi accorderait plus aux protestants, s'ils se soumettaient purement et simplement que s'ils lui imposaient un traité quelconque. Le désir de mettre fin aux horreurs de la guerre rendit le baron éloquent , et il ne se sépara de Cavalier qu'après l'avoir engagé à écrire au maréchal de Villars une lettre qui ouvrit une large porte aux négociations et permit aux deux parties d'espérer la fin des troubles. Voici cette lettre :
«Monseigneur, quoique je me sois donné hier la peine de vous écrire , je ne saurais m'empêcher de recourir encore à Votre Excellence, pour vous supplier très-hurnblement de m'accorder la grâce de votre protection pour moi et pour ma troupe, qui brûlons d'un zèle ardent de réparer la faute que nous avons commise en prenant les armes, non pas contre le roi, comme nos ennemis nous l'ont voulu imputer, mais pour défendre nos vies contre nos persécuteurs, qui les ont attaquées avec une si grande animosité, que nous n'avons pas cru que ce fut par l'or-
dre de Sa Majesté. — Nous savons qu'il est écrit dans saint Paul que les sujets doivent être soumis à leurs souverains. Si, malgré ces protestations, le roi demande notre sang, nous serons prêts, clans peu de temps, à remettre nos personnes à sa justice ou à sa clémence. Nous nous estimerons très-heureux, Monseigneur, si Sa Majesté, touchée de notre repentir, à l'exemple du grand Dieu de miséricorde, dont elle est l'image vivante sur la terre , veut nous faire la grâce de nous pardonner ou de nous recevoir à son service. Nous espérons que par notre fidélité et par notre zèle nous acquerrons l'honneur de votre protection, et que sous un illustre et bienfaisant général tel que vous, Monseigneur, nous nous ferons gloire de répandre notre sang pour les intérêts du roi. C'est par là que je souhaite aussi qu'il plaise à Votre Excellence de me permettre que je me dise avec un profond respect et une parfaite soumission, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Cavalier.»
La lettre de Cavalier satisfit Villars qui donna à d'Aigaliers des éloges qui piquèrent La Lande, qui aspirait à l'honneur d'être l'auteur de la soumission des camisards, et qui se voyait frustré du bénéfice de sa conférence du pont d'Àvènes. Ce chef catholique était un singulier personnage, son esprit était borné, sa figure hideuse, son cœur sec, ses manières disgracieuses; malgré ses cinquante ans, il faisait le Céladon auprès des dames , qui le haïssaient tout en étant forcées de subir ses assiduités; il avait des envies étranges ; il faisait quelquefois brûler les métairies des dames de sa connaissance , sous le prétexte qu'elles servaient de retraite aux camisards, et décapiter les bourge^:3, pour leur faire sentir son autorité. Le lendemain, il allait faire visite aux parents de ses victimes, ôtait sa perruque, posait un bonnet sur sa tète, s'étendait sur un fauteuil, une jambe sur chaque bras, et leur racontait ses prouesses; malheur à ceux qui se seraient avisés de ne pas l'admirer! La Lande haïssait le genre humain, qui lui rendait haine pour haine. 11 avait cependant des amis; c'étaient les miquelets et les cadets de la croix.1