LIVRE XLIII
Depuis son entrevue avec le baron , Cavalier marchait avec sa troupe, d'étape en étape; partout où il passait, le protestantisme paraissait renaître de ses cendres; on se fût cru aux meilleurs jours de l'édit de Nantes; à ciel ouvert, sans crainte des dragons, on lisait la parole de Dieu, on prêchait, on psalmodiait, on célébrait la sainte Cène, on bénissait les mariages, on administrait le baptême. Les protestants saluaient, avec un vif sentiment de reconnaissance, cette renaissance religieuse, qui leurprésageait la fin de leurs maux ; ils se pressaient autour de Cavalier et voyaient en lui le restaurateur de leur culte; c'est au milieu de cet enthousiasme qu'il arriva à Nîmes, le 16 mai 1704 Son entrée excita une immense curiosité, tous, catholiques et protestants, voulaient voir ce jeune homme dont on disait des choses si merveilleuses, et avec lequel le plus puissant roi de la terre daignait traiter. Cavalier entra dans le jardin des Récollets , où Villars et Bâville l'attendaient en s'y promenant. Le maréchal l'accueillit gracieusement, Bâville froidement, durement. «Il faut que le roi, lui dit-il , soit bien bon pour vouloir traiter avec un rebelle tel que vous.
— Si c'est tout ce que vous avez à me dire, lui répondit Cavalier, il ne valait pas la peine de me faire venir; — ce sont, ajouta- 1 -il, vos cruautés et vos tyrannies, qui nous ont mis les armes à la main.»
Bâville, irrité, allait répondre; Villars, craignant qu'il ne gâtât tout, dit à Cavalier : «C'est à moi que vous avez affaire — que demandez-vous?
— La liberté de conscience.»
Cette réponse mit Bâville hors de lui. « Vous êtes bien heureux, dit-il à Cavalier, que le roi veuille vous pardonner ! vous devez être satisfait de sa clémence et ne pas prétendre à des conditions.»
Le chef camisard, se tournant vers l'intendant, lui dit avec une noble fierté : «Je ne suis pas venu ici pour moi, mais pour mes frères, qui m'ont confié la défense de leurs intérêts. Au point où en sont les choses, nous devons obtenir nos demandes ou mourir les armes à la main.»
Bâville allait éclater ; Villars , lui coupant brusquement la parole, dit une seconde fois à Cavalier: ((C'est à moi que vous avez affaire; quelles sont vos demandes?
— Celles du pont d'Avènes.
— Puisque vous tenez à la liberté de conscience, elle vous sera accordée , mais jamais le roi ne vous accordera le droit, de relever vos temples. »
Si Cavalier eût été , comme il le disait à Bâville , l'organe des sentiments de ses frères, il eût dit au maréchal : «Nous ne nous rencontrerons plus que sur un champ de bataille, l'épée décidera, adieu, monseigneur.» Il resta et demanda la liberté de tous les prisonniers et de tous les galériens condamnés aux galères pour opinion religieuse.
«Au nom du roi, je vous l'accorde,» dit Villars, et il ajouta : «Voulez-vous servir le roi , ce vous sera plus honorable que de sortir du royaume. Formez un régiment de ceux de vos soldats qui voudront vous suivre, et vous irez servir Sa Majesté, suivant les circonstances, soit en Espagne, soit sur les bords du Rhin.»
Cavalier accepta, mais il ajouta : «Accordez à ceux des camisards que leur intérêt retiendra dans le Languedoc la faculté de célébrer leur culte dans certains pays dénommés.
— C'est impossible , répondit Villars; ceux de vos coreligionnaires, qui voudront sortir du royaume, seront libres de vendre leurs biens ; mais dans aucun cas le roi ne consentira au rétablissement de l'édit de Nantes.»
Cavalier, voyant qu'il était inutile d'insister, ne demanda plus rien sur ce sujet. On s'occupa alors de sa position personnelle; le maréchal lui promit le commandement d'un régiment camisard, le titre de colonel et une pension dont le roi fixerait- le chiffre, qui serait proportionné au nombre d'insurgés qu'il enrôlerait.
Cavalier accepta; on se sépara, après avoir convenu que Cavalier écrirait ses demandes au roi, qu'il y aurait une suspension d'armes, qu'on écrirait à la cour pour lui soumettre les conditions du traité , et que les camisards qui voudraient être compris dans l'arrangement, devaient se rendre à Calvisson pour y attendre la réponse de la cour.1
1. Moret, t. Ier, p. 336. — Court. — Nap. Peyrat. — Brueys. — Mémoires de Cavalier.