LIVRE XLIII
De Vienne Cavalier se dirigea vers Lyon; de là il remonta la Saône jusqu'à Mâcon, où il reçut l'ordre de séjourner indéfiniment. Le chef huguenot, qui voulait savoir si son traité avec Villars avait été communiqué au roi et qui ambitionnait aussi l'honneur de lui être présenté, écrivit à Ghamillard qu'il avait d'importantes révélations à lui faire, quoiqu'il n'eût à révéler que ce que le ministre connaissait déjà; celui-ci chargea d'Aigaliers, qui était venu à Paris, de voir Cavalier à son passage à Mâcon et de lui demander la communication de son secret; le chef camisard refusa de le faire; c'est alors que le ministre lui envoya la permission de venir à Paris, où il fut précédé par sa renommée. Chacun voulut voir ce jeune pâtre, qui pendant près de deux ans avait tenu en échec les troupes royales, et les avait vaincues quelquefois. A peine paraissait-il quelque part, que la foule se pressait avidement autour de lui: « C'est scandaleux ! » disait Saint-Simon. Cavalier n'était pas insensible à ce triomphe populaire que lui décernait la capitale en face du monarque orgueilleux aux pieds duquel il n'avait déposé les armes qu'avec un traité à la main; tout ce qu'il voyait le ravissait, il ne se lassait pas surtout d'admirer Versailles, son parc, ses cascades, ses jets d'eau, le luxe de ses courtisans; il fut enfin présenté au roi. «Qu'avez-vous à me communiquer?» lui dit-il, en jetant sur lui un regard hautain et dédaigneux. Cavalier, sans être déconcerté par cet air de grandeur qui était particulier à sa personne, fit devant lui l'apologie de ses coreligionnaires. «Nous n'avons pris, lui dit-il, les armes que parce que notre conscience nous défendait d'embrasser la religion romaine.»
Le roi l'écouta sans manifester la moindre impatience.
Le chef camisard s'enhardit: «Nous sommes prêts à verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang, si votre clémence nous couvre de son pardon et daigne réaliser les promesses de monseigneur le maréchal de Villars.» Le roi fronça les sourcils: «Ne me parlez pas de cela, dit-il avec colère, pas un mot de cela, si vous ne voulez pas encourir mon indignation; si les rebelles se soumettent, je verrai
ce que j'aurai à faire.» Brusquant la conversation, il lui dit: «Le duc de Savoie vous a-t-il envoyé de l'argent et des armes?
— Rien, Sire.*
Le roi, passant aussitôt à un autre sujet, lui reprocha les cruautés des camisards, les prêtres tués, les églises brûlées, les villages incendiés.
«Nous n'avons fait, répondit Cavalier avec beaucoup de fermeté, qu'user de représailles,» et il lui raconta les cruautés de Montrevel et le massacre du moulin de Nîmes.
Le roi, se tournant vers Chamillard, lui dit: «Quelle est cette affaire?
— C'est, lui répondit le ministre en balbutiant, quelques rainas de vagabonds que le maréchal a châtiés.
— J'ai dit la vérité, Sire, reprit Cavalier; si je mens, punissez-moi.»
Le roi comprit: «Voulez-vous, dit-il au chef camîsard, vous faire catholique?
— Ma vie, Sire, vous appartient; quant à ma religion, je n'en changerai jamais.»
Le monarque ne parut pas s'offenser de sa hardiesse : «C'est bien, lui dit-il, allez et soyez plus sage à l'avenir,» et d'un geste il le congédia.
En sortant, Chamillard, étonné de son refus de l'honneur que le roi voulait lui faire d'abjurer entre ses mains, lui dit: «Si vous le faites, votre père aura une pension de 150 livres et vous le grade de maréchal de camp.»
Le chef camisard, qui avait eu le bonheur de ne pas respirer l'air vicié des cours, ne succomba pas, comme Turenne et la haute noblesse protestante, à la tentation; il la repoussa sans hésiter.— «Vous êtes, lui dit le ministre, un entêté.» Le lendemain Cavalier prit congé de lui et reprit la route de Mâcon.
Les habitants de Mâcon se montrèrent bons et hospitaliers pour les camisards; ils assistaient à leurs prédications, qui excitaient leur surprise et leur étonnement; Cavalier était triste et préoccupé; des avertissements et des lettres qu'il recevait de Paris lui faisaient craindre pour sa sûreté et celle de ses braves compagnons : « Veillez sur vous, lui dit un jour un Suisse, on projette de vous enfermer, votre vie durant, dans les murs de Neufbrisach.»