‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 235 sur 253 · LIVRE XLIII · texte numérisé non relu

LIVRE XLIII

Cavalier eut, dès lors, les yeux ouverts sur tout ce qui se passait autour de lui, décidé, à la première occasion favorable, de gagner les frontières du royaume; vers la fin d'août on le dirigea vers la forteresse de Neufbrisach; il ne douta pas du sort qui lui était réservé, surtout quand on lui donna pour conducteur le fameux La Lande. Il se mit en route sans laisser échapper un seul mot qui pût éveiller le moindre soupçon dans l'esprit du marquis, destiné sans doute à être le geôlier de celui quïl n'avait pas su vaincre. Arrivé à Onan à trois lieues de la frontière, il réunit ses compagnons, leur fit part de ses craintes, et le soir à neuf heures, il donna le signal de décampement, se jeta, avec sa troupe, dans le pays de Montbéliard, gagna le Porentruy, et arriva à Lausanne.

Le 1er septembre 1704-, il se rendit avec ses fidèles camisards à la cathédrale pour rendre grâces à Dieu. C'étaient des naufragés qui, jetés sur la côte, se sentaient pressés de bénir la main qui les avait délivrés.

Cavalier avait seize ans quand il quitta la Suisse ; il en avait dix-neuf quand il y rentra pour ne plus revoir ces Cévennes qu'il avait remplies du bruit de ses exploits.

Pendant que Cavalier s'échappait , d'Aigaliers avait repris le chemin de Paris. Toujours optimiste, malgré ses nombreuses déceptions, il s'était imaginé qu'il engagerait le roi à proclamer la liberté de conscience , s'il pouvait avoir l'occasion de lui parler.

Il obtint ce qu'il désirait; l'orgueilleux monarque lui fit l'insigne honneur de lui donner une audience et de lui dire qu'il était content de ses services; le baron se confondit en remercîments et tout se borna là.

Le soir, il fut mandé chez Chamillard. « Les camisards, lui dit le ministre, ont une grande confiance en vous, voudriez-vous essayer de les ramener à l'obéissance?

— Très-volontiers, quoique ce soit très-difficile.

— Que faut-il donc faire? *

— Obtenir du roi qu'il leur accorde la liberté de conscience.

— Il ne le fera jamais; il consentirait plutôt à la ruine de son royaume.

— S'il* en est ainsi, répondit d'Aigaliers, je ne prévois que des malheurs et la ruine d'une des plus belles provinces du royaume.»

Le ministre réfléchit un instant, puis il dit: ((Puisqu'il est impossible d'accorder aux camissrds la liberté de conscience, ne pourraient-ils pas sortir du royaume avec la liberté de jouir de leurs biens sur la terre étrangère?»

Le baron, qui voulait demander, pour lui-même, cette permission, trouva cette idée lumineuse et s'imagina qu'il deviendrait le bienfaiteur de ses frères, s'il pouvait les engager à s'exiler. Sur l'ordre que lui donna Chamillard, il rédigea un traité dans le sens de la proposition du ministre. ((J'obéis, dit le baron, et je lui présentai un traité qu'il signa.»

Avant de quitter Paris, d'Aigaliers eut l'honneur d'être reçu une seconde fois par le roi. Malgré son ignorance en matière religieuse , le monarque essaya de ramener à la foi catholique le gentilhomme cévenol. Celui-ci résista respectueusement à ses obsessions et eut le courage de lui dire que la cruauté des prêtres avait causé l'insurrection des camisards, en portant les protestants au désespoir.

«A ces mots, dit d'Aigaliers dans ses mémoires, le roi plia les épaules et me dit: Cela suffit, n'en parlez plus. Je lui demandai sa bénédiction comme à mon roi et au père de ses sujets. Le roi se mit à rire et me ditqueM.de Chamillard me donnerait ses ordres.» 1

Le baron prit les ordres du ministre et retourna dans les Cévennes, où les affaires ne s'étaient pas améliorées. Villars s'inquiétait de la tournure défavorable qu'elles prenaient, et rendait des ordonnances de plus en plus sévères. Leur mise à exécution jeta la consternation parmi les protestants, les prisons se remplirent; La Lande, Planque et quelques autres officiers tuèrent, massacrèrent, pillèrent, incendièrent 2. On était revenu aux plus mauvais jours de Montrevel. Cette manière de faire la guerre répugnait au maréchal, qui modéra ses chefs et eut l'idée de séduire

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