‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 242 sur 253 · LIVRE XLIII · texte numérisé non relu

LIVRE XLIII

avant de se constituer les vengeurs du sang innocent, avaient bien souffert; leur patience, qui durait depuis plus de dix-sept ans, avait été mise à de rudes épreuves; le roi avait déchiré de sa propre main l'édit de son aïrful ; en effet les protestants, depuis l'édit de grâce (1529), n'avaient signalé leur présence dans l'État, comme parti , que pour défendre la royauté menacée par les turbulences delà Fronde, et leur roi , qui aurait dû leur accorder sa protection contre le clergé, en échange de leur fidélité, lâcha sur eux ses dragons et les accabla avec ses édits, qui eussent étonné un Domitien. Tantôt il les chasse de son royaume; tantôt il les y retient, mais à l'état de paria, plus infortunés que s'ils eussent mangé , loin de la terre natale, le pain amer de l'exil; il n'est pas une seule famille de ces infortunés, dont le foyer ne soit inondé de pleurs et ne retentisse de sanglots; aux uns on a enlevé leurs enfants, aux autres on a ravi leurs fils, leurs maris, leurs pères, pour les revêtir d'une casaque de forçat. Leurs morts n'ont pas été à l'abri de l'atteinte de leurs ennemis , leurs cadavres , traînés nus sur la claie, ont été profanés et jetés comme des chiens à la voirie; on a abattu tous leurs temples, dispersé leurs assemblées du désert, proscrit ou pendu leurs ministres ; on veut les contraindre à renier ce qu'ils ont de plus cher au monde, leur foi; pour y parvenir, tout moyen est bon à un clergé qui se personnifie dans le prieur du Pont-de- Montvert, et c'est quand ces infortunés à bout de patience, prennent la résolution de ne plus se laisser ravir leur foi, leurs femmes , leurs enfants , qu'on oserait les flétrir du nom de rebelles ! non, ils ne le furent pas; car le jour où ils prirent les armes , le contrat qui les liait à Louis XIV était depuis longtemps rompu. Le petit-fils de Henri IV avait déchiré l'acte solennel qui stipulait leur obéissance en échange de sa protection et les avait déliés de leurs serments de fidélité; il était un étranger pour eux... un Saùl rejeté de Dieu , indigne de régner sur eux.

L'insurrection fut légitime ; dans l'histoire des peuples qui se sont soulevés contre leur souverain, nous en chercherions vainement une qui soit plus juste; mais ce point admis, nous n'hésiterons pas à flétrir, chez les camisards, tout ce qui fut en dehors des représailles autorisées par les droits de la guerre. Dans cette lutte fratricide ils nous

apparaissent quelquefois souillés d'un sang qu'ils auraient pu ne pas verser; mais ce n'est pas à leurs ennemis à le leur reprocher , c'est à nous , à nous protestants , tour à tour fiers èt honteux, fiers de leur courage qui nous a conquis la liberté de conscience, et honteux de les voir quelquefois descendre au niveau de leurs persécuteurs; mais tels qu'ils sont, ils sont grands et ils le seront toujours davantage aux yeux de ceux qui croient qu'un peuple n'est véritablement grand que lorsque son édifice social a pour base l'ordre et pour couronnement la liberté.

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