‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 30 sur 253 · LIVRE XXXVI · texte numérisé non relu

LIVRE XXXVI

plus riches des religionnaires, prenant pour prétexte que quand il n'y a pas un assez grand nombre de troupes en un lieu pour que tous les habitants en aient, il est juste que les pauvres en soient exempts et les riches en demeurent chargés.

€ Sa Majesté a trouvé bon encore de faire expédier l'ordonnance que je vous adresse, par laquelle elle ordonne que ceux qui se seront convertis, seront pendant deux années exempts du logement des gens de guerre. Cette ordonnance pourrait causer beaucoup de conversions • dans les lieux d'étape, si vous tenez la main à ce qu'elle soit bien exécutée, et que dans les répartiments qui se feront des troupes qui y passeront, il y en ait toujours, la plus grande partie, logée chez les plus riches de la dite religion; mais ainsi que je vous l'ai expliqué ci-dessus, Sa Majesté désire que vos ordres sur ce sujet soient par vous ou vos subdélégués, donnés de bouche aux maires et échevins des lieux, sans leur faire connaître que Sa Majesté désire par là violenter les huguenots à se convertir; et leur expliquant seulement que vous donnez ses ordres sur les avis que vous avez eus, que, par le crédit qu'ont les gens riches de la religion dans ces lieux-là, ils se sont exemptés au préjudice des pauvres.» 1

La lettre de Louvois nous explique l'origine de ces missions armées, connues sous le nom de dragonnades*. Voyons-les à l'œuvre : commençons par le Poitou. Les troupes y arrivèrent vers le mois de novembre , et entrèrent dans cette contrée l'épée nue et le mousqueton au poing, criant : aux huguenots! aux calvinistes ! Ces derniers comprirent de suite le sort qui les attendait en voyant leurs maisons envahies par des soldats, qui brisaient leurs meubles, insultaient leurs femmes et leurs filles, s'enivraient avec leur vin et leur criaient de se convertir. Pour

1. Rulhière, Éclaircissements historiques sur la révocation» p. 201.

2. On lui donna ce nom , parce que les dragons se distinguèrent entre tous par leur zèle.

stimuler leur zèle, des prêtres et des moines les accompagnaient dans leurs expéditions missionnaires. «C'est la volonté du roi , leur disaient-ils , que ces chiens de huguenots soient pillés et saccagés. » Ces paroles trouvaient un facile écho dans le cœur des convertisseurs , qui montraient leur foi par leurs œuvres. Ils volaient, pillaient, brûlaient; leur vue seule opérait des conversions. Marillac triomphait, dressait chaque jour des listes, et les faisait porter par ses courriers à Versailles. Le roi ne doutait pas que le moment tant désiré par lui, où il n'y aurait qu'une seule foi dans son royaume, n'approchât. Madame de Maintenon le crut aussi. «Il me paraît, écrivait-elle à son frère, que tout le monde se convertit, et qu'il sera bientôt ridicule d'être de cette religion.))1

Nous n'entrerions pas dans des détails qui nous entraîneraient trop loin, s'il nous fallait suivre pas à pas les dragons dans leurs travaux missionnaires. Nous dirons seulement que Marillac réussit au delà de toutes ses espérances. Des villages entiers abjuraient; les protestants se présentaient en foule pour se faire inscrire sur les listes de conversions. La commune de Saint-Laurent seule fournit dix-sept cents noms. Plusieurs, il est vrai, n'abjurèrent que la corde au cou et l'épée à la gorge.*

Marillac fit , en quelques mois , du Poitou un désert. Les protestants, qui préféraient leur foi à leurs biens, prenaient la fuite, se cachaient dans les bois et allaient demander à l'étranger le repos, que la terre natale leur refusait. On ne voyait que champs et maisons abandonnées; les propriétés se donnaient à vil prix. La cupidité exploita la détresse des protestants; des familles n'eurent pas honte de s'enrichir de leurs dépouilles. Madame de Maintenon elle-même, dans les conseils qu'elle donna à son frère Constant d'Aubigné , attira son attention sur le Poitou. «Là, lui dit-elle, les terres se donnent pour rien; la désolation des huguenots en fera encore vendre; vous pouvez aisément vous établir grandement.» — «Vous ne sauriez mieux faire, lui écrit-elle quelques semaines

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