LIVRE XXXVI
après , que d'acheter une terre en Poitou ; elles vont s'y donner pour rien par la fuite des huguenots.» 1
Marillac avait fait trente mille convertis avec ses dragons; mais les moyens qu'il avait employés, bien que la cour en acceptât les bénéfices , étaient tellement criants , les plaintes des protestants si vives, qu'il fut révoqué;, il eut pour successeur un homme qui devait l'éclipser : on l'appelait Lamoignon desBasville; nous en parlerons plus tard. Transportons-nous maintenant dans le Béarn.
Foucault, Nicolas-Joseph, né à Paris en 1643, était l'intendant de cette province; il était le fils d'un secrétaire du conseil d'État, -et petit-fils, par sa mère, deMettezeau, auquel Richelieu confia l'exécution de la digue de La Rochelle. Foucault avait un esprit pénétrant, un caractère souple, une volonté forte, une ambition insatiable, une habileté infernale dans la conception de ses desseins, une persistance infinie dans leur exécution. Tel était l'homme qui fut chargé par Louvois de dragonner le Béarn.
Foucault se fit aider par un homme du peuple nommé Archambaud ; son rôle consistait à conduire les réformés au cabaret, où il tâchait de les faire enivrer. Le lendemain il allait les trouver, et leur disait qu'ils avaient promis d'assister à la messe, et que, s'ils ne tenaient pas leur promesse, ils seraient traités comme des relaps ; quelquefois il leur disait qu'ils avaient mal parlé du gouvernement et des mystères catholiques. Les Béarnais, ne pouvant ou n'osant lui donner un démenti, abjuraient; c'est ainsi qu'il fournit une liste de cinquante convertis à l'intendant, qui l'envoya au conseil. Pour faire croire que les nouveaux catholiques appartenaient à la bourgeoisie, il avait mis le titre de Messieurs à la tête de la liste. Les apôtres ne regardaient ni aux titres, ni aux dignités; à leurs yeux, l'âme d'un pauvre valait celle d'un riche. Les convertisseurs ne pensaient pas ainsi: il croyaient avec le duc d'Albe, qu'une tête de saumon vaut cent têtes de grenouilles; la cour était du même avis. Quand un gentilhomme se convertissait , le roi daignait en témoigner de la joie.
1. Lettres de Madame de Main tenon (2 sept, et 22 oct. 1681.)
Foucault , trouvant que les protestants ne se hâtaient pas assez d'obéir au roi, mit en mouvement les soldats dont il disposait; ces nouveaux aides firent regretter Archambaud. En quelques semaines, sous la conduite de l'intendant, ils devinrent d'habiles missionnaires. — «Quand vous ne pourrez, leur disait-il, venir à bout d'un réformé, empêchez-le de dormir.» Or, comme ils ne pouvaient mettre à exécution ce moyen, qu'à la condition de s'infliger à eux-mêmes le supplice qu'ils faisaient souffrir à leurs victimes, ils se relayaient pour les tenir éveillées: ils battaient du tambour, sonnaient de la trompette, renversaient les tables, brisaient les meubles, faisaient voler la vaisselle en éclats; quand, malgré cela, elles succombaient sous le poids du sommeil : ils les pinçaient, les tenaillaient, les piquaient, les suspendaient avec des cordes, leur lançaient des bouffées de tabac dans le nez. Ces moyens étaient toujours infaillibles : leurs victimes devenaient comme insensées, faisaient tout ce qu'ils voulaient, et l'église catholique s'accroissait de nouveaux membres.
Il ne nous est pas permis de raconter leur conduite à l'égard des femmes. Toutes les suppositions qu'on pourra faire, seront toujours au-dessous de la réalité. Ces scélérats riaient, plaisantaient, tant ils prenaient plaisir à leur métier; ils faisaient bonne chère; vin vieux, poulets gras , tout ce qu'il y avait de plus succulent leur était servi. Quand ils étaient ivres, ils avaient une recrudescence de joie et de férocité, ils dépassaient leurs instructions , leurs prosélytes leur mouraient quelquefois entre les mains.
La noblesse fut aussi maltraitée : la plupart des gentilshommes béarnais, après une résistance plus ou moins longue, abandonnèrent la foi de leurs ancêtres; ceux qui ne le firent pas, s'expatrièrent. Quelque temps avant que leBéarn eût été réduit à la foi catholique, parles dragons, Foucault était parti pour le Poitou ; son savoir-faire l'avait mis en évidence.
Montauban fut confié au marquis de Bouflers. Il arriva dans cette ville suivi de sa troupe; il proposa civilement