‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 33 sur 253 · LIVRE XXXVI · texte numérisé non relu

LIVRE XXXVI

et de préparer de nouveaux logements pour les dragons. Ils obéirent; six fusilliers entrèrent et se mirent à commettre mille insolences, n'ayant rien à piller; d'heure en heure de nouveaux hôtes arrivaient. Le baron, sa femme et leurs enfants furent réduits une seconde fois à sortir de leur maison.

La marquise, vivement impressionnée de tout ce qui venait de se passer, sentit les premières douleurs de l'enfantement; ceux qui la virent, fondaient en larmes; mais toutes les portes se fermèrent pour elle. Elle eût accouché dans la rue, si l'une de ses sœurs ne lui eût offert un asile.

Le lendemain, la maison où elle s'était réfugiée, fui envahie par les soldats, qui allumèrent un si grand feu dans sa chambre que sa vie et celle de son enfant furent dans un grand danger. Elle se plaignit aux officiers, qui la traitèrent plus rudement encore que leurs soldats. Deux jours après, elle fut forcée de quitter la maison de sa sœur; elle prit son enfant nouveau-né dans ses bras et se présenta devant l'intendant, espérant de l'attendrir. Celui-ci la reçut brutalement et la mit à la porte.

Elle ne perdit pas courage, elle courut dans toutes les rues, espérant que quelqu'un, touché de son infortune, lui donnerait un abri. Pas une seule porte ne s'ouvrit, la terreur régnait dans la ville. Elle résolut de passer la nuit sur une pierre vis-à-vis de la demeure de sa sœur; mère tendre, elle réchauffa son enfant sur son sein, comme l oiseau ses petits sous ses ailes. A quelque pas d'elle marchaient des soldats qui ne la perdaient pas de vue, l'insultaient et la raillaient. Une femme la vit et fut touchée de son malheur; elle alla trouver l'intendant et lui parla avec tant d'éloquence qu'il lui permit de la recevoir chez elle , à condition que les gardes continueraient à la surveiller.

La constance de son mari fut à la hauteur de la sienne; jamais il ne voulut renier sa foi; traîné de prison en prison, il fut transporté de la tour de Constance d'Aiguemorte en Amérique avec soixante-neuf compagnons d'infortune. A peine arrivé à Saint-Domingue, les prêtres le firent envoyer à Tlle-Vache, parce qu'il empêchait les conversions de ses compagnons; il parvint à s'échapper et se

réfugia en Angleterre, où sa femme le rejoignit; leurs cinq enfants leur furent enlevés!

L'Angoumois eut le sort de la généralité de Montauban. M. de Gourgues reçut des ordres de Louvois pour commencer les opérations. Le ministre fut ponctuellement obéi: ses missionnaires firent des prodiges dans cette province, «où on eut soin, dit un écrivain moderne, de séparer les soldats des officiers, afin qu'ils pussent s'abandonner à leur rage.» Des compagnies entières furent logées dans des maisons, et dévorèrent quelquefois dans un jour le revenu d'une année. Les enlèvements d'enfants se firent en grand; on les enferma dans des couvents, dans des hôpitaux, dans des prisons. Rien n'était sacré pour les garnisaires : ils outrageaient les femmes , les filles ; leur crachaient au visage, leur arrachaient leurs vêtements, les fouettaient, les pendaient par les bras ou par les jambes, les faisaient asseoir sur des charbons ardents, tatouaient les plus belles au visage, avec des pelles rougies au feu, leur broyaient, les doigts avec des tenailles, et presque toujours ils balaffraient et tailladaient le visage.1

Pleurs, cris, prières, supplications, tout était inutile; ils travaillaient pour le service du roi. Ils pillaient les magasins; ce qu'ils ne pouvaient emporter, ils le brûlaient. Ils attachaient les réformés à la queue de leurs chevaux et les traînaient ainsi à l'église; ils maniaient aussi bien le bâton que le sabre; ils rompaient les bras, les jambes, enfonçaient les côtes, brûlaient les mains, les pieds, et administraient l'estrapade comme le bourreau le plus expérimenté. Ils se plaisaient surtout à taillader les corps et à verser sur les blessures du vinaigre; leurs éclats de rire étaient l'accompagnement des cris déchirants de leurs victimes; leurs arguments étaient sans réplique; en quelques semaines, ils remportèrent plus de victoires que les mis-

1. Chronique protestante de l'Angoumois aux XVIe, XVIIe et XVIII siècles, par Victor Bujeaud, p. 273. — Jurieu, Réflexion sur la cruelle persécution que souffre l'Église.

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sionnaires n'en avaient obtenu depuis les premiers jours de la Réforme. Soixante mille protestants abjurèrent dans la généralité de Bordeaux.*

La vue seule des soldats agissait plus sur eux que l'éloquence de Bossuet; ils n'attendaient pas qu'on les torturât; ils signaient tout ce qu'on voulait. A Montignnc, il ne resta plus qu'un seul religionnaire ; à RufTec, ils trouvèrent un bourgeois, nommé Charpentier, qui refusa d'abjurer: ils le garottèrent, et après l'avoir couché par terre, ils lui firent avaler de l'eau. «Veux-tu, lui disaient-ils, abjurer.» A chaque non du patient, ils répétaient la même opération ; il expira entre leurs mains. — Un gentilhomme, nommé La Madelaine, fut lié sous les bras et plongé jusqu'au cou dans un puits, où ils le laissèrent se débattre; une veuve noble subit le même supplice. Après l'eau glacée vint le feu : on la dépouilla en partie de ses vêtements et on l'assit sur un réchaud. Les convertisseurs aimaient à plaisanter: ils saisirent un bourgeois de Rouffignac, appelé Pasquet, ils l'emmaillotèrent connue un enfant, le couchèrent dans un grand berceau, lui firent avaler de la bouillie toute bouillante, et lui en barbouillèrent le visage1. Pasquet mourut de la plaisanterie; ses langes furent son suaire.

Bonnets rouges de 1793, humiliez-vous; reconnaissez vos maîtres dans les dragons de Sa Majesté Très -Chrétienne : ils firent plus de catholiques que vous ne fîtes de républicains.

Les protestants qui avaient pris le chemin de l'exil, entendirent les cris de leurs frères de France et leur envoyèrent des paroles d'exhortation et de consolation. Dans un petit écrit sans nom d'auteur3, ils flétrissent les procédés de conversions de l'Eglise romaine, qu'ils comparent avec ceux des apôtres; en parlant de leurs frères de France, ils disent :

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