LIVRE XXXVI
citoyen, il a presque disparu de la scène publique; il souffre tout, supporte tout, et si par intervalle il laisse échapper une plainte, un soupir, c'est la douleur plus que la volonté qui les lui arrache; il ne pense pas à renouveler les guerres de Coligny et de Rohan. Si ces principes d'obéissance au souverain ne le tenaient pas dans l'obéissance, la main de fer qui pèse sur lui le contraindrait à la soumission. Tel qu'il est, et que les événements l'ont fait, ce peuple inspire une immense compassion, et cependant ce clergé gallican, que quelques historiens modernes opposent au clergé ultramontain pour louer sa modération et sa tolérance, poursuit son œuvre d'extermination avec une persistance que rien ne lasse.
Les huguenots s'étaient retrempés dans un baptême de douleur; leurs misères spirituelles, que Rohan déplore d'une manière si éloquente dans ses mémoires, étaient bien encore le partage de quelques-uns d'entre eux, des riches surtout; mais le plus grand nombre avait regardé à Dieu dans sa détresse , et Dieu avait eu compassion de son pauvre peuple. Autant il s'était abaissé moralement quand, les armes à la main, il descendait sur des champs de bataille, autant il s'était relevé quand, sans défense, il se sentit livré à la merci de ses ennemis; la guerre l'avait ruiné, la paix l'enrichit. Chassé des fonctions publiques, il était cultivateur, ouvrier, médecin, commerçant, banquier, armateur; en s'enrichissant, il enrichissait la France , à laquelle il avait ouvert de nouvelles sources de prospérité; quelques années avaient suffi pour lui donner le monopole du commerce, de l'industrie, et pendant que la noblesse se ruinait pour figurer à Versailles, où elle mendiait un regard du grand roi, des maisons protestantes, riches jusqu'à l'opulence, s'élevaient partout.
Nous connaissons les désirs du clergl ; sa persistance à faire appel au bras séculier, ne doit pas nous étonner. A part quelques prêtres connus, les uns par leurs talents , les autres par leur honorabilité, le reste du clergé
ne différait guère de celui contre lequel Érasme et Louis de Berquin lancèrent les traits acérés de leur raillerie. M. de Noailles raconte, dans ses mémoires, que des conférences proposées entre des prêtres catholiques et des ministres protestants n'eurent pas lieu, parce qu'on ne trouva point de docteurs catholiques assez savants pour soutenir la cause de Dieu; que le zèle des convertisseurs, n'étant soutenu dans la province, ni parla science, ni par les mœurs du clergé, ressemblait moins au vrai zèle qu'à l'esprit de haine et de vengeance. M. de Noailles n'est pas étonné de la stérilité des efforts du clergé pour convertir les protestants. «Nous n'avons, dit-il, rien fait d'utile si le roi n'oblige les évêques d'envoyer de bons prêtres pour instruire les peuples qui veulent être prêchés; mais je crains que le roi ne soit plus mal obéi , en cela, par les prêtres que par les religionnaires.1
Tous les rapports faits aux gouvernements confirment le témoignage du duc. «Une des choses, dit M. d'Aguesseau, intendant du Languedoc, qui retient le plus les huguenots dans leurs créances, est la quantité d'instruction qu'ils reçoivent dans leur religion, et le peu qu'ils en voient dans la nôtre; un mémoire sur la Saintonge dit positivement que de six cents paroisses, il n'y en avait que six où l'on prêchait pendant l'Avent et le Carême. » L'intendant de La Rochelle écrivait à la cour : « Il n'y a rien qui fasse tant de tort à la religion, que la vie licencieuse, la mauvaise conduite et l'avarice des prêtres. Ce sont ces vices qui autrefois ont servi de prétexte au schisme, ce sont encore eux qui empêchent que ceux qui se sont séparés ne se réunissent.»
Cet état d'ignorance et de corruption alla en empirant. Fénélon, qui fut plus tard envoyé en mission dans le Poitou, où il prêcha plus en protestant qu'en catholique romain, écrivit les lignes suivantes : «les huguenots paraissent frappés de nos instructions jusqu'à verser des larmes; ils nous disent sans cesse « nous serions volontiers d'accord avec vous, mais vous n'êtes ici qu'en passant. Dès que vous serez paVti, nous serons à la merci des moines qui ne nous prêchent que du latin , des indulgences et des
i. Lettres de Fénélon. — Rulhière, p. 88.