‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 65 sur 253 · LIVRE XXXVÎII · texte numérisé non relu

LIVRE XXXVÎII

L'édit de révocation interdisait partout l'exercice du culte, supprimait les écoles, ordonnait la démolition de tous les temples, remettait l'instruction des enfants aux mains du clergé, enjoignait aux pasteurs d'abjurer ou de s'expatrier dans le délai de quinze jours; mais il leur promettait, s'ils se convertissaient, d'augmenter leur pension d'un tiers, et s'ils se faisaient avocats ou docteurs ès lois, la dispense £fe trois années d'étude et d'une partie des droits de diplôme. L'édit ordonnait en outre à tous les protestants qui étaient sortis du royaume d'y rentrer dans le délai de quatre mois, sous peine de la confiscation de leurs biens, et à ceux qui n'en étaient pas sortis, d'y demeurer sous peine des galères pour les hommes, et de confiscation de corps et de biens pour les femmes; il confirmait la déclaration contre les relaps; mais, de tous ces articles, le plus surprenant était le dernier. Il permettait aux réformés , «en attendant qu'il plût à Dieu de les éclairer comme les autres, de demeurer dans le royaume, d'y continuer leur commerce, et d'y jouir de leurs biens, sans pouvoir être empêchés, ni troublés, sous prétéxte de religion, à la condition seulement qu'ils ne feraient ni exercices, ni assemblées, sous prétexte de prières ou d'autre culte.»

Quand le parti fort frappe brutalement et. sans raison le parti faible, il indigne, il irrite; mais, si à la férocité du tigre, il joint l'astuce du serpent, il inspire du dégoût. C'est ce qu'on éprouve en lisant le dernier article de l'édit. On y découvre un piège infernal, tendu à un peuple infortuné, qui, dans sa soif ardente de repos, comprit que si le roi lui avait ôté l'exercice de son culte , il ne voulait pas violenter sa conscience, puisqu'il attendait sa conversion , non de la force, mais de Dieu seul. Il se faisait illusion: car, pendant que La Reynie, lieutenant de police, assurait de vive voix les principaux marchands huguenots de Paris, qu'ils n'avaient rien à craindre, Louvois expédiait des troupes vers les contrées qui n'avaient pas été dragonnées.

L'assurance donnée par La Reynie fit suspendre à un grand nombre leurs préparatifs de départ, et plusieurs de

ceux qui s'étaient cachés , sortirent de leurs retraites, et rentrèrent dansleurs demeures, où ils ne tardèrent pas à recevoir la visite des dragons ; ils reconnurent trop tard qu'ils étaient les victimes d'un infâme guet-apens, car par ces mois «comme les autres, en attendant qu'il plaise à Dieu de les éclairer», les rédacteurs de l'édit avaient entendu que les dragons qui avaient éclairé les premiers convertis , seraient aussi les dispensateurs des mêmes lumières à l'égard de ceux qui avaient résisté à leurs arguments.1

Il y eut quelques catholiques qui crurent que le règne des violences était fini. Le duc de Noailles, qui avait reçu des ordres de la cour qui lui paraissaient en complète opposition avec l'art. 12 de l'édit de révocation, écrivit à Louvois pour savoir quelle devait être sa ligne de conduite ; il reçut la réponse suivante : « Je ne doute point que quelques logements un peu forts chez le peu qui reste do noblesse et du tiers-état des religionnaires, ne les détrompent de l'erreur où ils sont sur l'édit que M. de Châteauneuf nous a dressé, et Sa Majesté désire que vous vous expliquiez fort durement contre ceux qui voudraient être les derniers à professer une religion qui lui déplaît et dont elle a défendu l'exercice partout son royaume.»

Forcé de continuer son terrible métier de convertisseur, Noailles s'abrita derrière la lettre de Louvois.

Les illusions des protestants ne furent pas longues. Non-seulement rien n'était changé dans leur position, mais encore elle s'était singulièrement aggravée; ils ne pouvaient, sans danger, ni sortir du royaume, ni y demeurer; s'ils en sortaient, ils courraient le risque d'être arrêtés : alors c'étaient les galères; s'ils y demeuraient, ils se trouvaient en présence des dragons; c'est ce que voulait Louvois, qui écrivait à M. de Vérac : «Sa Majesté veut qu'on fasse sentir les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas se faire de sa religion, et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu'à la dernière extrémité.»

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