LIVRE XXXVIII
dant les offices, elles parlaient haut, chantaient, changeaient de place, tournaient le dos à l'autel, se levaient quand les assistants se mettaient à genoux, s'asseyaient les jambes croisées, quand ils se prosternaient pour adorer l'hostie. Dans la maison, elles déchiraient les images, brûlaient les livres, et mettaient aux abois les supérieures des couvents qui n'avaient pas le loisir de les instruire, par le temps qu'il leur fallait pour se mettre en garde contre leur malice. Les jeunes garçons amenaient les mêmes désordres dans les couvents d'hommes où ils étaient enfermés. Pendant ce temps les parents, privés de leurs enfants, s'abandonnaient à leur douleur.
Les dragons avaient trop bien fonctionné avant l'édit de révocation , pour qu'on ne profitât de leur zèle , pour réduire la petite minorité qui osait encore résister aux volontés du roi. On lança donc ces missionnaires brutaux au milieu des églises dispersées et des temples en ruine, pour achever l'œuvre de destruction. Ils s'acquittèrent ponctuellement de leur tâche, et la remplirent même mieux que la première fois; car l'habitude les avait rendus aussi insensibles aux souffrances de leurs victimes, que s'ils se fussent appliqués à tourmenter des automates. Leur premier soin , en entrant dans une maison, était de faire bonne chère. Sur quelques feuilles volantes, reliques précieuses des temps passés, nous avons trouvé la carte à payer de deux dragons, logés à l'auberge aux frais de M. delà Bouillonnière, gendre du pasteur Du Bosc, de Caen.
Du dimanche, 19 novembre 1685.
A dîner : Deux fagots, 10 s.; trois quarts de vin, 1 1. 10 s.; en pain, 4 s.; une soupe de bœuf et de mouton, 1 1. 10 s.; une poularde, 1 1. 5 s.; des cerises confites, 10 s.; des poires et du sucre, 10 s. ; une bûche, 4 s.
A souper : 4 pots de vin, 4 1. 16 s.; un pain, 8 s.; 3 gelinottes, 3 1.15 s.; un lapin et un canard, \ 1. 15 s.; deux douzaines d'allouettes, 1 1. 5 s.; deux salades de champignons et de celleri, 15 s.; 12 biscuits et macarons, 12 s.; douze noix confites, 12 s.; une assiette de cerises
et une de coins, 1 l.;une assiette de compotte de pommes, 15 s.; deux fagots et une bûche, 14 s.
Du lundi, 20me.
A déjeûner : Un pot de vin, 1 t. 4 s.; en pain, 4 s.; des huîtres, 12 s.; deux fagots, 10 s.
A dîner : Cinq quartes de vin, 3 1.; en pain, 8 s.; une soupe et un chapon, 1 1. 10 s.; du bœuf et du mouton, 1 1. 5 s. ; une gelinotte et une douzaine d'allouettes, 2 1.; une fricassée de poulets, 1 1. 5 s.; une salade de champignons, 10 s.; douze noix confites, 12 s.; deux douzaines de biscuits et macarons, 1 1. 4 s.; une assiette de poires et de sucre, 10 s.; deux fagots et une bûche, 14 s.; un jeu de cartes, 5 s.
A souper : Trois pots de vin, 3 1. 12 s.; en pain, 8 s.; deux poulardes et un lapin, 3 1. 15 s.; une douzaine d'allouettes, 15 s.; trois grosses bécasses, 3 1.; deux salades de champignons et une de chicorée, 15 s.; une tourte de Viganne, 1 1. 10 s.; douze biscuits et macarons, 12 s.; douze noix confites, 12 s.; une assiette de poires et du sucre, 10 s.; deux fagots et deux bûches, 18 s. ; deux jeux de cartes, 10s.1
Les dragons, en se levant de table, étaient gais > joyeux, terribles; c'était alors qu'ils inventaient des méthodes de conversion que Satan n'eût pas dédaignées pour contraindre Job à renier son Dieu. Tantôt ils faisaient danser leurs hôtes jusqu'à ce qu'ils tombassent en défaillance; tantôt ils les chargeaient de toutes leurs bottes, dont les épérons s'enfonçaient dans leurs chairs aux mouvements précipités de leurs corps; s'ils refusaient de fumer avec eux, ils leur soufflaient la fumée de leur tabac dans le nez ou la bouche; si cette méthode n'opérait pas, ils leur faisaient avaler du tabac en feuilles, et les forçaient à boire jusqu'à satiété; s'ils opposaient de la résistance, ils leur introduisaient par force un entonnoir dans la bouche et y versaient du vin ou de l'eau-de-vie, jusqu'à ce que le liquide ne put plus couler. L'opération réussissait souvent; leurs victimes étaient hors d'elles-mêmès, ivres, folles, insensées, ou dans une prostration de force qui donnait à leur physionomie l'aspect de celle des idiots : c'était le
1. Bulletin de la société du protest, franç., t. II, p. 580-581.