‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 71 sur 253 · LIVRE XXXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXXVIII

moment favorable; on leur faisait prononcer quelques paroles d'abjuration : elles étaient converties.

Quand l'eau froide et le vin n'opéraient pas, ils se décidaient pour l'eau bouillante ou pour une estrapade de leur invention; ils liaient les gros doigts du pied de leurs néophytes avec de petites cordes fines, mais fortes, et les attachaient par derrière aux poignets et aux pouces; ils les ' serraient jusqu'à ce que les cordes disparussent complètement dans les chairs et les laissaient dans cet état, qui eût été relativement supportable; mais ils passaient une corde entre les pieds et les mains et les suspendaient à quelque poutre de la maison, puis ils les soulevaient et les abaissaient , ou bien ils imprimaient, à leur corps, un mouvement de rotation circulaire. Ils variaient leurs enseignements, tantôt ils donnaient la bastonnade, non sur les pieds, mais sous les pieds, tantôt ils arrachaient à leurs patients la barbe poil par poil; le feu leur était d'un merveilleux secours. Un jour à Villeneuve d'Agen, ils dépouillèrent complètement de ses vêtements un nommé Farinet et le contraignirent, pendant trois jours, à tourner la broche et à les servir à table. Il leur arriva plusieurs fois de mettre des charbons ardents dans les mains de leurs élèves, et de les contraindre à les tenir fermées jusqu'à ce qu'ils eussent récité mot à mot l'oraison dominicale; — cela les amusait fort, ils en avaient le fou rire; si la récitation leur paraissait trop précipitée, ils recommençaient l'opération. Le supplice que l'inquisiteur de Roma avait rendu si célèbre parmi les Vaudois de Cabrières et de Mérindol, ne leur était pas inconnu ; ils convertirent ainsi plusieurs huguenots en leur faisant chausser des bottines pleines de graisse bouillante.

Pendant leur repas, les dragons se prenaient parfois à avoir des fantaisies étranges. A Tonneins, ils firent mettre sous leur table, pour leur servir de tabouret, Lescun, leur hôte, dans un état de complète nudité. Ces scélérats trouvèrent un jour que la goutte ne fait pas assez souffrir. Un pauvre malade, Jacques Ryau, près de Talmont, leur tomba entre les mains; ils le lièrent étroitement, lui serrèrent les doigts des mains, lui enfoncèrent des épingles sous les ongles, lui percèrent les cuisses en plusieurs endroits , puis ils cicatrisèrent ses blessures avec du sel et

du vinaigre. Ils trouvaient surtout plaisant de remplir les' oreilles de leurs victimes de poudre, et (Ty mettre le feu. ! Un nommé Jacques Tristand, de Niort, était dans son lit, malade, souffrant, les dragons attachèrent leurs chevaux aux doigts de ses pieds, et leur donnèrent à manger de l'avoine sur son lit; puis ils souillèrent sa couche de la fiente de leurs montures et lui en remplirent la bouche; comme il demeurait inébranlable dans sa foi, ils l'arrachèrent de son lit, le mirent sur un cheval, et le conduisirent en prison.

Comme leurs devanciers, les dragons dépassaient les ordres qu'ils avaient reçus. Dans leur excitation, soit qu'elle eût pour cause la fumée du vin, soit l'ivresse terrible du sang, ils ne savaient pas quelquefois ce qu'ils faisaient. Avec un coup de crosse de mous juet, ils cassaient une tête; une quantité trop forte d'eau qu'ils faisaient avaler à leur patient, leur laissait un mort entre les bras: à la suite d'une danse prolongée, un tétanos survenait. Un jour, voyant que l'eau n'opérait pas assez vite, ils firent dégoutter le suif d'une chandelle dans les yeux d'un nommé Charpentier, de Ruffec; un mot aurait pu le sauver; il ne le prononça pas. — A Pont-de-Camarès ils pendirent un homme par les pieds et oublièrent de couper la corde, il mourut. Quelquefois ils n'avaient pas besoin de mettre la main à l'œuvre; leur vue seule opérait. Plusieurs, en les voyant venir, se jetaient, dans des précipices ou du haut des fenêtres de leurs maisons. Les femmes eurent encore plus à souffrir que les hommes; aux souffrances corporelles se joignaient les ourmenis plus pénibles de la pudeur; leur faiblesse, qui eût dû être leur sauvegarde, rendait les dragons plus brutaux, plus cyniques. Par respect pour nos lecteurs, nous taisons des détails qui eussent étonné un Borgia.

Les femmes montrèrent plus de courage encore que les hommes; plusieurs lassèrent leurs bourreaux qui trouvèrent cependant un moyen de les réduire, surtout celles qui allaitaient leurs enfants; on les leur enlevait, puis on leur ôtait le moyen de se débarrasser de leur lait; elles supportaient héroïquement cette douleur atroce. Quand on ne pouvait les vaincre par les souffrances corporelles, on essayait des douleurs du cœur : on attachait la mère à l'un

Page 1