‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 72 sur 253 · LIVRE XXXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXXVIII

des piliers de son lit, et à quelques pas d'elle, on plaçait son enfant; l'innocente créature pleurait, puis souriait, puis pleurait et souriait encore; la faim arrivait : alors c'était des cris, des larmes, des petites mains tendues vers la mère; celle-ci, héroïque de foi, regardait à son Dieu, implorant son puissant secours. L'enfant mêlait ses cris aux soupirs de la mère, puis s'endormait de fatigue et se réveillait en criant. Alors, dans son désespoir, l'infortunée signait un acte d'abjuration : l'enfant avait du lait. «Vous n'avez su être que quarante ans martyrs!» disait ironiquement Bossuet aux protestants; grand évêque,vous oubliez que les bourreaux 'de Rome payenne n'étaient que des novices en comparaison des vôtres! 1

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Quand les protestants résistaient à leurs convertisseurs, on les entassait, hommes et femmes, dans les prisons où ils manquaient des choses les plus nécessaires à la vie. La paille, qu'on prodigue aux criminels, leur était refusée; pendant l'hiver ils étaient sans feu, pendant la nuit sans lampe; malades, ils n'avaient ni médecins, ni remèdes; pour rendre leur position plus pénible, ils étaient visités par des prêtres et des moines qui les obsédaient; seuls, ils eussent pu se consoler, se fortifier, mais pour troubler leur repos, on enfermait avec eux des fous, qui les empêchaient de dormir parleur loquacité, et des scélérats qui les faisaient rougir par leurs propos obscènes.

Les prisons, à cette époque, étaient de véritables antres,, sales, puants, infects; mais il y en avait qui étaient plus horribles les unes que les autres; celle de Bordeaux était renommée : son cachot, appelé Venfer, était digne de ce nom à cause de son obscurité et de sa profondeur. Les prisons de Saint-Maixent et de Bourgoin

1. Pour tout ce qui concerne les dragornades voir Élie Benoit, Hist. de Tédit de Sautes, t. V. — Borel , flist de l'église réformée de.Nimes. — Bulletin de lhist. du prot. franc., t. II, III, VI, VII et VIII. '— Persécution de l'église de Metz par Jean Olry; Paris, A. Franck, 1860. — Claude — Jurieu — - Henri-Martin — Michèle t, etc.

ne le cédaient en rien à celle de Bordeaux. Par un raffinement de cruauté, quand un cachot paraissait aux persécuteurs un séjour supportable, ils y jetaient des animaux morts. — Si les prisonniers résistaient au régime d'une prison, on en choisissait une seconde, puis une troisième; leur situation était déplorable, leurs chairs s'en allaient en lambeaux, leur visage était pâle, cadavéreux. La vue . de leur infortune ne touchait pas leurs geôliers, qui renouvelaient avec eux les scènes des dragons; ils les faisaient tourner, sauter, danser, et leur administraient l'estrapade.

De tous les lieux où les protestants étaient renfermés, le plus horrible était l'hôpital général de Valence. Il avait pour administrateur d'Hérapine, qui y arriva précédé de sa réputation. L'évêque Daniel de Cosnac l'accueillit gracieusement, l'admit dans son intimité et le prit ouvertement sous sa protection. D'Hérapine fit des progrès rapides. Élève, il fut bientôt maître; quand on ne pouvait vaincre la résistance des protestants, on les mettait entre ses mains. Son esprit , diaboliquement inventif, moissonnait, là où Tessé n'aurait fait que glaner. Aux inventions des autres qu'il perfectionnait, il joignait les siennes, de sorte qu'il personnifiait, en lui , Foucault, Marillacet Saint- Rulh. Il avait des cachots affreux qu'il savait rendre plus affreux encore; c'étaient ses chambres de conversion : il y entassait ceux qui lui étaient recommandés, il leur faisait sentir les douleurs de la faim , de la soif, du froid; il les faisait coucher sur la dure, les laissait ass.iillir par des insectes , et leur donnait , pour tout vêtement , les chemises maculées de sang et de pus qu'on ôtait aux malades. Il les soumettait à des travaux manuels au-dessus de leurs forces , et ne négligeait rien de ce qui pouvait leur ôter les forces et le repos. Sous le prétexte de les rendre plus attentifs à ses exhortations, il leur faisait administrer des coups de fouet en sa présense; s'ils poussaient des cris, il riait; s'ils gardaient le silence, il ordonnait de frapper plus fort; quelquefois il saisissait le fouet lui-même jusqu'à ce que, de lassitude, l'instrument de torture lui tombât des mains. — Les jésuites qui s'étaient distingués même après les dragons, regardaient d'Hérapine comme leur maître; quand ils se sentaient impuissants dans leur

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