LIVRE XXXVIIf
lui
œuvre de conversion , il était leur dernière ressource. Lorsque le parlement de Grenoble, qui peuplait les galères de protestants, trouvait que la peine élail insuffisante, il condamnait les fugitifs à l'hôpital de Valence. 11 envoya ainsi à d'Hêrapine un grand nombre de pensionnaires. Parmi eux il y avait une jeune fille de Saint-Paul-Trois-Chàteaux en Dauphiné, nommée Blanche Gamond. Dans le récit simple et touchant qu'elle nous a laissé de ses souffrances, et qui est un témoignage vivant et authentique des faits que nous avons rapportés sur les dragonnades, elle nous fait pénétrer dans les mystères de l'hôpital général de Valence, et nous montre d'Hêrapine et ses aides à l'œuvre; mais écoutonsla elle-même, afin de ne rien ôter à son récit, de sa simplicité et de sa force.
«Le soir venu, la Rapine1 me fit venir devant lui et celles qui n'avaient jamais changé; nous étions six en sa présence; il y en avait d'autres; mais elles étaient dans des cachots ou des cabinets qui n'étaient pas présentes avec nous. Il lit venir 20 ou 30 papistes; quand nous fûmes tous la, il nous fit ranger devant lui, — il s'adressa à nous en nous disant : « Vous êtes des opiniâtres et des rebelles au roi et à Dieu; mais il faut que vous changiez ou vous crèverez sous les coups; je vous ferai venir, maudite race de vipères, à coups de nerf de bœuf; car je sais mon métier par routine. J'ai cinquante-six années; je vous fera i obéir gueuses, mieux qu'aucun homme du royaume, car l'hôpital n'est fait pour vous: mais vous êtes ici pour obéir aux ordres de l'hôpital, et c'est le commandement de Monseigneur l'évèque de Valence. Vous ferez la balayure et la raclure de l'hôpital; vous balayerez depuis le malin jusqu'au soir, et, si vous manquez, vous aurez 100 coups de bâton; après cela je vous ferai mettre dans un cachot, où je vous ferai mourir de faim; mais afin que vous languissiez plus longtemps, vous aurez un peu dé pain et de l'eau, et il est impossible que vous puissiez résister aux coi;ps; à la fin vous serez crevées dans 30 ou 40 jours tout au plus, nous le savons, car nous avons expérimenté et éprouvé cela. Après tout cela, on vous jeterà à la voirie; le roi sera défait d'un méchant sujet: voilà une chienne
t. C'est ainsi qu'on appelait l'administrateur de l'hôpital
morte- en cette vie, damnée dons l'autre: comptez là-dessus, chiennes, gueuses, c'est votre partage.» Après cela, la Rapine s'adressa aux papistes qu'il tenait dans l'hôpital, et leur dit: «Je vous charge d'avoir soin de ces huguenottes, vous les ferez balayer, frotter, recurer depuis le matin jusqu'au soir, depuis le haut de l'hôpital jusqu'au dernier et plus bas étage, et n'épargnez pas ces brebis galeuses; si elles ne vous obéissent pas , venez-le moi rapporter, aussi tout ce qu'elles feront et ce qu'elles diront; si vous manquez de le venir rapporter, vous aurez cent coups ; car vous êtes les filles de la maison ; c'est pourquoi vous me devez être fidèles.» — ((Je suis persuadée, ajoute Blanche Gamond, qu'on mettrait ce que j'ai écrit au nombre des fables, si plusieurs honorables personnes à qui Dieu a fait l'honneur de souffrir pour la même cause que moi, et à qui Dieu a fait la grâce de sortir, ne rendaient un fidèle témoignage de ce que j'avance. »
Un jour, nous raconte encore la prisonnière, on me fit lever et on me fit entrer à la cuisine. Sitôt que j'y fus dedans, l'on ferma bien toutes les portes, et je vis six filles qui, chacune d'elles , tenait un paquet de verges d'osier de la grosseur que la mainpouvait empoigner, etde la longueur d'une aune. On me dit: « déshabillez-vous», ce que je fis. On me dit, vous laissez votre chemise, il la faut ôter; elles n'eurent pas la patience qu'elles-mêmes me l'ôtèrent, et j'étais nue depuis la ceinture jusqu'en haut. On apporta une corde avec laquelle on m'attacha à une poutre qui tenait le pain à la cuisine; en m'attachant on tirait la corde de toutes leurs forces, puis on me disait : «Vous fais -je mal», et alors elles déchargèrent leur furie dessus moi, et en me frappant, on me disait : «prie ton Dieu»; c'était la Roulasse qui me tenait ce langage. Ce fut à ce moment là que je reçus la plus grande consolation que je puisse recevoir de ma vie, puisque j'eus l'honneur d'être fouettée pour le nom de Christ, et de plus d'être comblée de ses grâces et de sa consolation. Que ne puis-je écrire les influences, consolations et la paix inconcevables que je sentis au dedans de moi; mais pour le savoir, il faut passer par la même épreuve: elle était si grande que j'étais ravie; car là où les afflictions abondent, la grâce abonde par-dessus. On avait beau s'écrier : «redoublons nos