LIVRE XXXVIII
coups; elle ne le sent pas, puisqu'elle ne dit mot et ne pleure point.» Et comment aurais-je pleuré, puisque j'étais pâmée au-dedans de moi; mais sur la fin, mes pieds ne purent pas me soutenir parce que mes forces étaient faillies; aussi j'étais pendue par mes bras et, voyant que j'étais comme couchée par terre, alors on me détacha pour me frapper mieux à leur aise. On me fit mettre à genoux au milieu de la cuisine; là elles achevèrent de gâter les verges sur mon dos, tant que le sang me coulait des épaules. Le courage me faillit tant que je tombai sur la face; je m'écriai : mon Dieu! mon Dieu! miséricorde à moi, pauvre affligée. En même temps, elles furent deux qui me relevèrent de terre; elles me tordirent les bras en me vêtissant ma chemise; elles disaient demain vous en aurez autant, si vous ne changez. — Je leur répondis : «je sais que je changerai de la terre au ciel; mais pour de religion, jamais de ma vie», et comme elles «me mettaient mon corset», je les priai de ne me le mettre pas; mais tout seulement mon manteau; elles ne firent que pis: elles me serrèrent tant plus, et comme j'étais enflée et noire comme du charbon , ce me fut un double supplice et double martyre. 0 douleurs inconcevables! ô maux cuisants! mon Dieu adoucis mes maux qui sont en grand nombre. J'ai cru de n'être pas hors de propos de mettre par écrit les noms de celles qui me firent souffrir ce martyre pour justifier la vérité que j'avance. La lre, Suzanne Roulasse; la 2e, Françon Pourchitiane; la 3e, N. Bourdelatte; la 4e, Claudine Trouilliere; la 5e, Suzanne Guiermande; la 6°, N. Muguette. Voilà les noms de celles qui me firent souffrir les maux qu'il n'est pas possible à croire. *»
1. Le manuscrit auquel nous avons emprunté les matériaux de notre récit est intitulé : Le récit des persécutions que Blanche Gamond, de Saint-Paul-Trois-Châteaux en Dauphiné, âgée d'environ 21 ans, a enduré pour la querelle de l'Évangile, ayant dans icelle surmonté toutes tentations par la grâce et la providence de Dieu. 11 est adressé à Madame Scherer à Saint-Gai; il a 10G pages in-4°. L'écriture en est grosse, lisible et ferme ; il a un cachet d'authenticité, qui confirme tout ce que nous avons dit des dragonnades. — Ce précieux manuscrit est la propriété de M. le pasteur Chapuis de Lausanne, qui a bien voulu le mettre à notre disposition.
On ne cachait pas ces cruautés dans le royaume, parce que le clergé espérait par là jeter une terreur salutaire dans le cœur des protestants. Ceux qui sortaient convertis de cet enfer, racontaient leurs souffrances et leurs faiblesses ; c'est ainsi que nous sont connus les mystères de l'hôpital. Un procès fut intenté contre d'Hérapine , non à cause de sa barbarie à l'égard des protestants, mais à cause des enfants des familles catholiques pauvres qui étaient nourris dans la maison; il ne les laissait pas voir à leurs parents, afin qu'ils ne leur fissent pas le récit des mauvais traitements qu'il leur faisait subir; les pères et mères portèrent plainte. D'Hérapine, craignant d'être condamné pour ses crimes passés et présents, prit la fuite, emportant tout l'argent qui lui avait été confié pour nourrir les pauvres. Elie Benoît nous dit qu'on ne sut plus, dès lors , le lieu où il termina ses jours. Le manuscrit nous apprend que ce scélérat, six mois après sa sortie de l'hôpital, mourut d'une terrible maladie, et que son agonie dura cinq jours.1
La noblesse n'était pas mieux traitée que le peuple et la bourgeoisie : ce n'était que par une rare exception que les gentilshommes, traînés de prison en prison, trouvaient quelques adoucissements à leurs souffrances. La plupart demeurèrent fermes dans leur foi., et glorifièrent Dieu par leur constance. Dans ce douloureux martyrologe, nous trouvons des noms aujourd'hui la plupart éteints; les plus remarquables sont ceux des marquis de Langey, deThors, de Villarnou, de Perai, de La Moë, du comte d'Aunai, des seigneurs de Monroi, de Vezançai, de l'Isle du Gast, de Vrigni, des Reaux d'Orval, de Saint-Gemme, de Lizardière, etc.
Les dames nobles continuèrent dignement la pieuse tradition des Blandine, des Philipine de Luns, des Graveron; elles furent sublimes de dévouement, et, comme Moïse, elles préférèrent souffrir avec leur peuple, que de jouir des délices du monde, au prix d'une lâche apostasie. Du fond des cachots infects ou de la solitude des couvents