‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 79 sur 253 · LIVRE XXXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXXVIII

mort? Le berger abandonne-t-il ses brebis? Est-ce au moment du danger qu'il prend la fuite?»

En demeurant à leur poste , il n'y aurait eu pour les proscrits que la perspective des galères et des bûchers; mais Louis XIV leur offrait quelque chose de plus terrible que la bâche, la corde et le feu, il leur présentait en échange de leur vie, l'apostasie : ils ne voulurent pas renier leur maître; mais au moins, dira-t-on, ils pouvaient le confesser publiquement; mais comment? Dans leurs temples? ils n'étaient que des monceaux de ruines; dans les maisons particulières? à la porte de chacune d'elles, il y avait un dragon; dans les cavernes? ceux de leurs coreligionnaires qui n'avaient pas eu le courage de l'exil , auraient-ils eu celui de les y suivre au péril de leur vie?

Nous n'hésitons pas à l'affirmer: non-seulement, en quittant la France, ils obéirent à Jésus-Christ qui ordonne à ses disciples de fuir le lieu où l'on est persécuté, mais encore ils furent martyrs, grands martyrs, et offrirent à Dieu plus que leur vie, parce qu'à leur foi de chrétien, ils sacrifièrent ce que l'homme a de plus cher, leurs enfants. Ah! que ceux qui les accusent recueillent tous les efforts de leur imagination pour sonder la profondeur de la blessure faite à leur cœur, blessure d'autant plus douloureuse qu'elle n'était pas prévue; qu'ils se représentent les cris des enfants, les larmes des mères; c'était une plaie que la raison aigrissait au lieu de la guérir, un mal que le temps devait envenimer au lieu de l'adoucir, une perte que la charité de leurs frères ne pouvait compenser, un bien que la compassion des étrangers ne pouvait leur rendre.

Le chrétien est appelé à marcher dans la voie douloureuse; au fond des cachots, sur les galères, sur les échafauds, il doit glorifier son Sauveur et tout donner à celui qui lui donna tout. Lui offrir ses biens, c'est beaucoup ; sa vie, c'est plus ; son honneur, plus encore ; mais ses enfants, quand on ne peut les lui refuser sans le renier, c'est lui donner tout. Les pasteurs le firent, car ils comprirent que celui qui aime ses enfants plus que Jésus- Christ, n'est pas digne de Jésus-Christ.

Ils ne furent cependant pas compris, et du sein même de leurs troupeaux s'élevèrent des voix accusatrices; mais ces confesseurs de Christ n'auraient-ils pas pu leur ré-

pondre : «Nous vous avons montré le chemin que vous devièz suivre, non-seulement par nos prédications, pendant j qu'elles ont été permises , ou que vdus avez bien vonlu les écouter; mais par notre constance au milieu de nos épreuves, et même par notre retraite. S'il avait plu à Dieu de nous appeler au martyre, nous aurions eu le courage de vous y conduire par notre exemple, et nous aurions espéré de Dieu qu'il nous eût fait grâce de mourir aussi courageusement que ceux de nos frères, qu'il a honorés de cette glorieuse couronne. Mais Dieu ne nous ayant pas voulu faire cet honneur; Dieu ayant voulu que nous fussions opprimés, mais non pas réduits à l'extrémité: embarrassés, mais non pas désespérés; persécutés, mais non pas abandonnés; abattus par terre, mais non pas perdus sans ressources; nous sommes allés au moins aussi loin qu'il lui a plu de nous conduire, et nous vous avons montré ce que vous aviez à faire dans les mêmes épreuves. Notre liberté ne nous a point été précieuse, nos biens ne nous ont point arrêtés; les charmes de notre patrie ne nous ont point retenus; la perte de nos enfants ne nous a point ébranlés. Pourquoi n'avez-vous pas eu le même courage? On ne vous a point d'abord ouvert la porte du martyre, non plus qu'à nous. On vous avait envié l'honneur de ! mourir pour la vérité comme à nous. Vous n'aviez été exposés, non plus que nous, qu'à perdre vos biens par le pillage, qu'à perdre votre liberté dans les prisons, qu'à vous voir séparés de vos enfants et de vos femmes, qu'à errer, de lieu en lieu, sans établissement et sans subsistance. Pourquoi, en tout cela, n'avez-vous point été nos imitateurs? Pourquoi n'avez-vous appris de nous à estimer la vérité plus que vos biens? A préférer l'espérance du ciel à la liberté de la terre? A aimer Jésus-Christ plus que vos femmes et vos enfants ? A priser votre domicile qui est du ciel et la meilleure substance que Dieu vous prépare dans son royaume, plus que les commodités et les avantages de cette vie? Et puisque vous appelez notre retraite une fuite, pourquoi, pour éviter la chute que vous avez faite, n'avez-vous pas fait comme nous? Vous l'auriez pu sans passe-port, si dès le temps que nous avons prévu l'orage, vous aviez voulu penser à la sûreté de vos âmes. Mais l'amour de vos commodités et les charmes de

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votre patrie, vous ont fait prendre des délais funestes, et perdre toutes les occasions favorables. Vous l'auriez pu encore, si vous aviez eu le courage d'affronter le danger, depuis que la retraite est difficile, et mille personnes fidèles en surmontent encore tous les jours les difficultés. Mais la crainte de la prison et la vaine peur des galères où l'on n'enverrait pas trois ou quatre cent mille personnes que vous êtes; et peut-être pis que cela, un zèle trop languissant, et un amour trop tiède pour la vérité, vous empêchent de tenter cette entreprise. Cessez donc de blâmer notre retraite, puisque, si vous aviez eu du courage, vous l'auriez imitée, et ne vous prenez qu'à vous-mêmes de voire chute, dont vous vous seriez gardés si vous aviez suivi notre exemple.»1

Les étrangers furent plus justes à leur égard; ils ne leur dirent pas : «Lâches, retournez au sein de vos troupeaux!» Ils comprirent la profondeur de leur douleur, par l'immensité de leur sacrifice; ils saluèrent en eux de grands martyrs de Jésus-Christ, et ils regardèrent comme une joie et un devoir de mettre du baume sur leurs blessures. En Suisse, en Hollande, en Angleterre, en Prusse, partout ils furent fraternellement accueillis.

En quittant la terre natale, ies pasteurs emportèrent vivant dans leurs cœurs ie souvenir de leurs troupeaux; ils les aimaient comme on aime quand on souffre, et surtout quand on souffre pour ie saint nom de Christ; leurs premières pensées furent donc pour leurs brebis abandonnées. C'est alors qu'on vit paraître ces nombreux écrits, que le lieutenant de police La Reynie ne put empêcher de circuler au milieu des troupeaux protestants.

Le soir, on les lisait en famille autour d'une Bible qu'on sortait de la cachette où elle était renfermée ; on les mouillait tantôt de larmes amères, quand on avait eu le malheur d'être infidèle au Dieu du ciel, tantôt avec de douces larmes, quand on avait persévéré dans la foi. Les

1 . Histoire et apologie de la retraite des pasteurs à cause de la persécution de France ; Francfort, chez Jean Corneille, M.DC.LXXXVil.

églises se reconstituaient en silence, et des caractères forts et énergiques se formaient pour des jours plus rudes encore que ceux par lesquels elles avaient passé.

Parmi les pasteurs qui se distinguèrent dans cette mémorable guerre de plume, il faut placer en première ligne Jurieu.

Pierre Jurieu était né à Mer, le 24 décembre 1637. Il appartenait à une famille qui avait donné plusieurs pasteurs à l'église protestante. On sait peu de chose des premières années de sa vie; il étudia successivement à Saumur, à Sédan, et visita les universités de Hollande et d'Angleterre ; c'est dans ce dernier pays qu'il reçut l'imposition des mains selon le rite anglican. Jusqu'en 1674, il demeura à Mer, où il exerça les fonctions pastorales. A cette époque , il alla à Sédan , où il occupa la chaire d'hébreu et de dogmatique.

Jurieu était extérieurement sans apparence; sa santé était frêle et délicate; mais sous une enveloppe débile, il avait une âme ardente, une persévérance que rien ne pouvait lasser, une volonté que rien ne faisait plier; c'était l'homme des luttes, il en avait l'ardeur, le goût, les passions , les colères.

Pasteur, professeur, écrivain, il ne négligeait aucun des devoirs de l'enseignement et du pastorat; il trouvait le repos dans le travail. Sa plume enfantait des volumes, dont plusieurs ont survécu à l'oubli; il fut avant tout polémiste, parce qu'à cette époque il ne pouvait être autre chose; la foi, qui lui était chère, était attaquée par les hommes éminents du catholicisme romain, Bossuet, Nicole, Arnaud; il entra fièrement dans la lice avec les ressources d'une grande érudition, et d'une habileté à laquelle ses superbes adversaires furent forcés de rendre hommage. Son apologie pour la morale des réformés était, au jugement de Claude, un des plus beaux livres qui eussent paru depuis la réformation. La modération, qui n'en excluait pas la force, le fit même goûter des catholiques romains. Son Préservatif contre un changement de religion fut une réponse forte et solide à l'exposition de la foi catholique de Bossuet.

Les écrits de Jurieu attirèrent sur lui l'attention publique , et , à dater de ce jour, son nom fut mêlé à ceux

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