LIVRE XXXVIII
des plus grands combattants des deux partis; il en eut l'honneur et les charges. Le clergé lui voua une haine mortelle; c'est ce qui l'empêcha d'aller se fixer à Rouen, où il fut appelé après la suppression de l'école de Sédan (9 juillet 1681). Il se fixa à Rotterdam, où il devint professeur de la célèbre université de cette ville; c'est de là qu'il fit paraître, coup sur coup, tant d'écrits, qu'il lui fallait moins de temps pour les composer, qu'aux réformés pour les lire. Il fut, dans ses Lettres pastorales, le grand journaliste de son temps; pendant trois ans elles se succédèrent sans interruption tous les quinze jours ; ces lettres sont polémiques , historiques et politiques; l'ardent pamphlétaire défend ses coreligionnaires contre les écrivains du catholicisme, à la tête desquels était Bossuet; il se sert contre eux, des armes que lui fournissaient la Bible, l'histoire, la philosophie; moins mordant que Du Moulin, il a plus de feu; moins serré que Claude, dans ses arguments, il a plus d'érudition et de ressources dans l'esprit.
Jurieu est yhomme du passé par le dogme qu'il défend contre les hardiesses de Bayle , de l'avenir par ses doctrines politiques. Il se sépare complètement de l'école de Calvin , le droit divin des rois n'existe plus pour lui, il a péri dans les torrents de sang répandus par les Valois et les Bourbons; le cri qu'il pousse sera plus tard répété par Jean-Jacques Rousseau. C'est la souveraineté du peuple qu'il proclame en présence de Louis le Grand; c'est un vieux Frank qui plaide la cause des peuples contre la tyrannie des familles régnantes par la grâce de Dieu. C'était hardi, c'était nouveau.
Du fond de son exil, Claude, comme Jurieu, remplit l'Europe de ses plaintes, et lança un terrible réquisitoire contre Louis XIV. Après un récit détaillé des horreurs commises au nom d'un Dieu de paix et d'amour, il exprime l'assurance que ce Dieu aura pitié de son peuple injustement opprimé, et termine son écrit par ces énergiques et solennelles paroles:
«Nous protestons contre l'édit du 18 octobre 1685, contenant la révocation de celui de Nantes, comme contre
une manifeste surprise, qui a été faite à lajustiee.de Sa Majesté, et un visible abus de l'autorité et de la puissance royale, l'édit de Nantes étant, de sa nature, inviolable et irrévocable, hors de l'atteinte de toute puissance humaine, fait pour être un traité perpétuel, entre les catholiques romains et nous, une foi publique, une loi fondamentale de l'État que nulle autorité ne peut enfreindre. Nous protestons contre toutes les suites de cette révocation , contre l'extinction de l'exercice de notre religion dans tout le royaume de France, contre les infamies et cruautés qu'on y exerce sur les corps, en leur refusant la sépulture, en les jetant dans les voiries ou en les traînant ignominieusement sur des claies , contre l'enlèvement des enfants pour les faire instruire dans la religion romaine, et l'ordre aux pères et mères de les faire baptiser par des prêtres, et leur en laisser l'éducation. Nous protestons surtout contre cette impie et détestable pratique qu'on tient à présent en France, de faire dépendre la religion de la volonté d'un roi mortel et corruptible, et de traiter la persévérance en la foi de rébellion et de crime d'État, ce qui est faire d'un homme un Dieu, et autoriser l'athéisme ou ridôlatrie. Nous protestons contre la violente et inhumaine détention qu'on fait en France de nos frères, soit dans les prisons ou autrement , pour les empêcher de sortir du royaume et d'aller chercher, ailleurs, la liberté de leurs consciences , car c'est le comble de la violence brutale et de l'iniquité.»1
L'écrit de Claude, qui causa une grande sensation et provoqua une indignation universelle dans tous les États protestants, contribua à amasser, sur la tête de Louis XIV, ces haines qui éclatèrent bientôt après et préparèrent à la Réforme son triomphe définitif dans la Grande-Bretagne, qui devint, dès ce moment, la métropole du protestantisme.
Claude s'occupait de travaux littéraires et montait , de temps en temps, en chaire; sa parole, qui n'avait rien perdu de sa force, s'était adoucie au contact sanctifiant de l'exil; il raisonnait moins et sentait plus. Qui pourrait ne
1. L'écrit de Claude est intitulé : Les plaintes des protestants cruellement opprimés dans le royaume de France.