LIVRE XXXVIII
pas être ému en entendant ce noble vieillard qui, un mois après sa sortie de France , laissait tomber à La Haye , du haut d'une chaire , ces simples et touchantes paroles : ((Dieu , disait-il en s'adressant à ses bienfaiteurs, veuille être votre rémunérateur et vous rendre mille et mille fois le bien qu'il vous a mis à cœur de nous faire. Souffrez pourtant que pour nous attirer, de plus en plus, votre affection, nous vous disions à peu près ce que Ruth disait à Noëmi : Nous venons ici pour ne faire qu'un même corps avec vous, et comme votre Dieu est notre Dieu, votre peuple sera désormais notre peuple; vos lois seront, nos lois, et vos intérêts nos intérêts; où vous vivrez , nous vivrons; où vous mourrez, nous mourrons, et nous serons ensevelis dons vos tombeaux. Aimez-nous donc comme vos frères et vos compatriotes, ayez de la condescendance pour nos faiblesses.»
Claude ne vécut pas longtemps sur la terre d'exil. Le jour de Noël 1686, il prêcha à La Haye un magnifique sermon, qui édifia ses nombreux auditeurs; il descendit de chaire pour n'y plus remonter. La maladie le coucha sur un lit de douleur : ce fut sa dernière chaire; il y confessa son Sauveur jusqu'au jour de sa mort, qui arriva le 12 janvier 1687. 1
Parmi les réfugiés se trouvait un homme qui avait un 4iom célèbre, et qui poussa aussi contre Louis XIV son cri d'indignation : on l'appelait Bayle. Il était né au Caria, dans le comté de Foix, le 18 novembre 1647. De bonne heure, il manifesta un grand goût pour l'étude, voulut tout savoir, tout connaître, tout approfondir. Son père, qui exerçait les fonctions pastorales, l'envoya à l'académie protestante de Puylaurens. Il travailla tant, qu'il tomba dangereusement malade; après sa guérison, il alla à l'université de Toulouse, dirigée par les jésuites; les livres de controverse qu'il avait lus , n'ayant pas satisfait son esprit, naturellement curieux et investigateur, il crut que son église avait fait fausse route, et, au grand désespoir de ses parents, il abjura la religion protestante. Les jésuites se
t. Haag, France protestante, art. Claude.
firent un grand honneur de cette conquête; car le nouveau converti était étudiant en théologie, fils de pasteur, et donnait les plus belles espérances; mais la voie qui l'avait éloigné du protestantisme l'y ramena. La famille de Bayle reçut à bras ouvert l'enfant prodigue; il ne demeura pas longtemps sous le toit paternel, il était relaps; il s'enfuit avec son frère à Genève, où il continua ses études. Il se fit aimer par sa douceur et son affabilité et admirer par ses talents. Malheureusement il n'appliqua que les facultés de son esprit à l'étude des livres saints; ce fut son grand écueil. 11 s'y brisa; il eût pu être un grand chrétien, il ne fut qu'un grand sceptique. A cette époque de sa vie, il s'ignorait lui-même, et ce ne fut que peu à peu qu'il perdit la foi dans laquelle il avait été élevé. S'il avait eu l'énergie du cœur comme il avait la hardiesse de l'esprit, il eût évité l'abîme; il eut aussi le malheur de vivre dans un temps de luttes, où le christianisme lui apparut avec un cortège de persécutions d'un côté, et de haines ardentes de l'autre. La ligue fit Montaigne , tes controverses du dix-septième siècle firent Bayle.
Nous ne suivrons pas Bayle dans les différentes phases de sa vie; nous le trouvons, en 1681, à Rotterdam, professeur de philosophie, à côté de Jurieu, professeur de théologie, qu'il eut d'abord pour ami, ensuite pour ennemi irréconciliable.
Bayle avait un frère qui avait embrassé les fonctions pastorales. Lors de la retraite des pasteurs, il ne put gagner les frontières et périt, de misère et de douleur, dans les horribles cachots du Château-Trompette à Bordeaux. Au moment où ce serviteur de Jésus-Christ expirait dans les tourments, et que le règne de la [erreur était inauguré au milieu des réformés, quelques protestants nouvellement convertis, firent imprimer un panégyrique de Louis XIV. A sa lecture, Bayle qui pleurait son frère qu'il aimait tendrement, bondit de colère, saisit sa plume et, en traits brûlants, il montra «ce que c'est la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand2.»
1 . L'écrit était intitulé : La France toute catholique sous le règne de Louis le Grand.
2. Amsterdam, 1685. — Weiss, Hist. des réfugiés, t. II, p. 106-